Cependant, le conseil qui devait prononcer bientôt sur le sort du commandant, avait été composé. Un contre-amiral, connu pour la sévérité de son caractère, le présidait. Les autres membres de ce jury redoutable paraissaient avoir été choisis parmi les officiels les moins disposés à pardonner le crime militaire qui allait amener devant eux notre infortuné supérieur.
Dans une aussi déplorable conjoncture, les officiers de notre bord et les amis de l’accusé cherchèrent à intéresser en sa faveur le témoin dont la déposition pouvait absoudre ou perdre le prévenu. Mais on connaissait trop bien le genre d’humeur de Mathias pour essayer de changer la résolution qu’on lui supposait, au moyen de quelques cajoleries ou de quelques flatteuses promesses. Pour aller à lui par le seul sentiment auquel on le croyait accessible, on vint me trouver. « Il s’agit, me dit-on, de sauver un vieux et honorable officier dont vous avez admiré le courage dans une noble circonstance, et dont vous avez dû excuser la faiblesse dans un moment d’effroi général. Vous êtes l’ami de M. Mathias : il écoutera votre voix mieux que la nôtre, et il fera à votre prière ce qu’il refuserait à nos instances. Parlez-lui, parlez-lui au nom de votre amitié et de l’humanité. Les amis et la famille de votre ancien commandant n’espèrent plus qu’en vous. »
Quelque délicate que me parût être la négociation qu’on me suppliait d’entamer avec mon jeune camarade, je me chargeai de tout, par élan de générosité d’abord, et par un peu d’orgueil humain ensuite, bien aise que j’étais, je l’avouerai, d’essayer, dans une circonstance aussi importante, l’influence que je pourrais exercer sur l’esprit de mon collègue devenu presque un grand personnage, pour quelques jours au moins.
A l’âge que nous avions tous deux, et dans la profession pour laquelle nous avions été élevés, on connaît peu l’usage des formes diplomatiques et l’emploi des circonlocutions parlementaires. Je jugeai à propos d’aborder franchement la question avec mon intime, et je lui demandai :
— Que prétends-tu dire, Mathias, devant le conseil de guerre ?
— Mais, me répondit-il… je dirai, ma foi,… je dirai ce qu’il me plaira !
— Mais sais-tu ce que diront les hommes de l’équipage, qui étaient avec toi, quand tu as sauvé le vaisseau ?
— Parbleu, ils diront ce que j’aurai dit !
— Tu le crois ?
— J’en mettrais ma main au feu. Tu ne sais donc pas l’empire qu’on peut exercer sur des hommes que l’on a conduits courageusement au feu ? Ah ! c’est chez ces braves gens-là, mon ami, que l’on trouve du noble et vrai dévouement. Il n’y en a pas un parmi eux qui ne se fît tuer pour moi et qui ne se fasse gloire de penser et d’agir comme je penserai et comme j’agirai. C’est là que l’on trouve de la générosité de cœur et de la grandeur de sentiment ; et tandis qu’aujourd’hui ces chefs orgueilleux dont j’ai humilié l’esprit de corps, commencent à m’en vouloir au fond de l’âme, pour une belle action qu’ils sont forcés d’applaudir tout haut, je ne rencontre de sympathie réelle que parmi ces valeureux matelots à la tête desquels je me suis élancé dans un trop court moment de péril et de gloire… Quel dommage que le danger n’ait pas duré plus long-temps et que mon rôle ait sitôt fini… A présent je ne recueille que des dégoûts pour prix de mon dévouement, et je ne vois plus qu’un malheureux à faire punir par des ambitieux qui ont déjà méconnu mes services, et qui tout en frappant l’infortuné, me sauront mauvais gré de ma franchise et de ma fermeté.