— Et c’est cependant cet infortuné que tu feras peut-être sacrifier !

— Écoute donc ; là-dessus, mon ami, je sais ce que j’ai à faire, et pour peu que tu tiennes à ne pas me désobliger, tu ne me parleras plus de cela. Dans ta position tu agis, je veux bien le croire, comme j’agirais peut-être à ta place. Mais dans la mienne tu ferais, sans aucun doute, ce que demain tu me verras faire, car c’est demain que le procès se jugera. Ainsi, plus d’entretien semblable entre nous sur ce qui touche à ce qu’on appelle, je crois, le for intérieur de la conscience. Quand je dis cependant plus d’entretien semblable, j’excepte de mon interdiction tout ce qui peut avoir rapport à la platitude et au vil égoïsme des hommes en place. Oh ! pour ceux-là, tu peux en parler tout à l’aise, si bon te semble, et je me sentirai toujours disposé à faire chorus avec toi… Mais quant à ce déplorable procès, silence encore !… J’en suis trop dégoûté, trop fatigué, trop affligé peut-être, pour vouloir en entendre un mot, une syllabe, une seule lettre encore !

— Changeons donc notre barre en conséquence et gouvernons ensemble sur une autre aire de vent.

J’étais sans doute encore fort novice dans l’art difficile de lire dans le cœur des hommes ; mais il est des choses qu’à tout âge on devine par instinct beaucoup plus que par expérience ou par habitude. Ce que venait de me dire mon jeune ami, dans un moment où il croyait m’avoir caché le sentiment qui l’affectait le plus vivement, m’avait révélé l’état d’agitation de son âme et le motif trop légitime du dégoût qu’il éprouvait avec toute l’impétuosité de son caractère. Accueilli comme un héros le premier jour de son arrivée à Rochefort, remarqué avec moins de bienveillance le lendemain, et un peu plus tard regardé comme ayant donné par son acte de dévouement, un exemple dangereux pour la discipline militaire, notre brave camarade avait subi, en quelques heures seulement, ces cruelles vicissitudes par lesquelles passent trop souvent les hommes qui ont eu le malheur de se faire trop tôt remarquer du vulgaire des autres hommes.

Avec plus d’adresse et de persistance que je n’en avais mis à sonder la disposition d’esprit dans laquelle j’avais trouvé Mathias, il m’eût été facile peut-être d’ébranler la résolution dont j’avais essayé de triompher. Mais il s’était exprimé avec moi, son meilleur ami, d’une manière qui me laissait en apparence si peu d’espoir de changer sa détermination, que je crus avoir fait humainement auprès de lui tout ce que je pouvais me permettre de tenter dans l’intérêt de notre pauvre commandant ; et lorsque, tout démonté du peu de succès de ma démarche, je revis les personnes qui avaient placé en moi leurs dernières espérances, je ne sus leur dire que ces seuls mots :

« Tout est perdu. Il s’est montré inflexible et il dira la vérité. »

La vérité, c’était la mort de l’accusé !

X.
UN CONSEIL DE GUERRE[13].

[13] Voir la [note 8] à la fin de l’ouvrage.

Dans l’arsenal de la marine de Rochefort, il existait une vieille salle, vaste, lugubre et depuis long-temps abandonnée. C’était le local qu’on avait choisi, et que l’on avait disposé pour la séance solennelle du conseil de guerre.