Dès la veille du jour où devait siéger la cour martiale, les murs délabrés de la vieille salle avaient été cachés sous les longues draperies d’une série de pavillons. De larges tapis bleus d’embarcation, parsemés d’N impériales découpées en drap jaune, avaient été étendus avec un certain luxe sur les siéges réservés aux juges et aux officiers supérieurs qui se proposaient d’assister à cette affaire mémorable. Tout, dans ce sanctuaire improvisé de la justice militaire, semblait rappeler la gravité de la cause que l’on allait juger, et l’étrangeté même de ce lieu, si long-temps oublié dans un des coins de l’arsenal, paraissait indiquer à tous les yeux le peu d’occasions qu’on avait eu jusque-là d’exercer la sévérité des lois maritimes.
Le matin même du jour fatal, un piquet de canonniers de marine, commandé par un capitaine d’artillerie, s’était emparé des abords de la salle de justice. A neuf heures précises, le contre-amiral chargé de présider le conseil passe devant le détachement qui lui présente les armes, et il va prendre place entre les sept officiers appelés, en vertu du décret impérial, au triste honneur de juger un de leurs plus vieux camarades.
Le secrétaire se tint debout pendant l’installation de ce tribunal institué la veille, et qui résignera ses fonctions après le jugement qu’il aura prononcé dans les vingt-quatre heures. Le livre des lois est déposé par la main de ce secrétaire sur la table qu’on a placée devant lui, et c’est de ce livre redoutable que sortira, avant qu’on ne le referme, la vie ou la mort de l’accusé, un arrêt d’infamie ou une éclatante réparation d’honneur.
Le président annonce que la séance est ouverte. Le détachement de service met alors l’arme au pied, et les soldats de marine restent immobiles, impassibles comme les juges qui prononceront bientôt la condamnation, que ces soldats seront peut-être chargés d’exécuter.
La multitude, contenue depuis plusieurs heures dans les couloirs, encombre, au signal qui vient d’être donné à son avidité, l’espace qu’on lui abandonne dans la salle. De jeunes femmes au maintien élégant, à la toilette brillante, se précipitent sur les bancs, où tout un peuple de curieux s’est déjà entassé avec un vague instinct de plaisir ; et la préoccupation de l’assemblée est telle en ce moment, qu’on remarque à peine toutes ces jolies figures sur lesquelles se peint l’ardente soif des fortes émotions, et toutes ces parures éblouissantes qui, en ce jour de deuil d’un accusé, contrastent pourtant si puissamment avec l’appareil austère des armes, le spectacle encore plus imposant de la justice maritime.
On a ordonné déjà d’amener l’accusé devant les juges.
Un vieillard souffrant, amaigri, que recouvre un uniforme de capitaine de frégate, se traîne avec peine, avec effort, sur le parquet de l’enceinte qu’on vient de lui ouvrir. L’avocat qu’il a choisi pour son défenseur lui offre le bras pour appuyer sa marche chancelante. Huit soldats d’artillerie accompagnent lentement le vieillard jusqu’au pied du tribunal, et le cachent au milieu d’eux, moins pour l’escorter sans doute avec défiance dans ce pénible trajet, que pour le dérober peut-être, pendant un instant encore, aux regards importuns qui cherchent à trouver, à saisir sur ses traits abattus, l’indice ou la trace d’un sentiment de crainte, d’espérance, de résolution ou de terreur.
Ce vieillard blessé, malade, désespéré, vous l’avez déjà deviné, c’est l’ancien commandant de l’Indomptable.
Le capitaine d’artillerie, chargé de la police de l’audience sous les ordres du président, se dirige vers l’accusé, il s’arrête devant lui et lui demande son épée.
L’officier, dont la main a reçu cette arme, la dépose sur le tribunal comme un gage de l’équité de l’arrêt qui va être rendu.