Désormais c’est un jugement qui va séparer l’accusé de cette épée dont il ne s’est défait qu’avec douleur, qu’avec désespoir. Cette arme lui sera-t-elle restituée jamais, ou sera-t-elle brisée honteusement à ses pieds au moment d’une exécution terrible ? Voilà ce que se demandent avec anxiété ceux qui attachent leurs regards sur cette épée, symbole éloquent de l’honneur, dans un jour de justice où la voix sévère de neuf juges militaires va rendre une sentence dictée par l’honneur.

Le secrétaire du conseil se lève. Il va lire l’acte d’accusation. Il lit… Chacune de ses paroles tombe comme un poids accablant sur la tête affaissée du prévenu dont la contenance est morne, dont les yeux restent attachés sur le parquet de la salle, la seule chose que l’infortuné ose encore regarder !

Les faits qui se succèdent dans ce long rapport sont effrayans… Le commandant a abandonné son vaisseau au milieu d’un combat qu’il pouvait encore soutenir avec avantage. La blessure qu’il avait reçue dans l’action n’a pu servir à excuser sa fuite ; car elle n’avait pas même forcé le blessé à quitter son banc de quart, lorsque le désordre le plus inconcevable s’est répandu dans l’équipage que son exemple devait retenir au poste de l’honneur. Le danger était même si peu pressant et la nécessité de l’abandon si peu démontrée, que plus d’une heure après cet acte funeste, un jeune aspirant aidé seulement de vingt hommes a su arracher l’Indomptable aux embarcations anglaises qui venaient pour s’en emparer, comme d’un bâtiment délaissé honteusement par six cents marins dont le devoir était de le défendre jusqu’au dernier soupir… Mais cet abandon inconcevable a été consommé sous le pavillon auquel la justice doit le châtiment du commandant coupable qui n’a pas craint de déserter son poste. C’est aux lois militaires à prononcer sur le cas inouï qu’elles ont prévu dans leur sagesse, et qui jusque-là cependant était resté sans exemple dans la marine française… Les juges sont là, l’accusé est devant eux, et le pays attend un arrêt mémorable !

La pénible lecture est achevée. Le président laisse s’écouler quelques instans avant d’interroger le prévenu. Au moment où il prend la parole pour remplir cette formalité, un bruit extraordinaire se fait entendre sur le pavé des cours extérieures. C’était le bruit des chaînes que traînaient des forçats employés dans le port, en se rendant à leurs travaux. Cet incident, si peu remarquable dans les jours ordinaires, sembla produire en ce moment l’impression la plus étrange sur tous les assistans… On vit l’accusé frémir en prêtant l’oreille au retentissement des fers des condamnés, sur la pierre sonore, et il ne parut se calmer un peu que lorsque l’ordre de faire éloigner les forçats du lieu de la séance, fut donné aux sentinelles posées à l’entrée de la cour martiale.

Le commandant, interrogé sur son âge, le lieu de sa naissance et son grade, fit vainement des efforts pour se tenir debout auprès du fauteuil qu’on avait placé pour lui en face du tribunal. Son état de souffrance et de faiblesse était tel, qu’il ne put quitter son siége.

— Accusé, lui dit le président, vous venez d’entendre les charges qui s’élèvent contre vous. Qu’avez-vous à répondre ? La parole vous est accordée et le conseil est disposé à vous entendre…

— Hélas, messieurs ! répondit le prévenu en balbutiant et d’un air découragé : il me serait impossible de vous dire ce que j’éprouve en ce moment… Tout ce qu’on vient de lire semblerait m’accuser de faiblesse et de lâcheté ; et si vous pouviez vous faire une idée de ce qui se passe en moi à l’instant où je vous parle, vous verriez cependant que je ne suis pas un lâche… Le malheur m’a accablé, voilà tout… A ma place chacun de vous peut-être, de vous qui allez me juger, aurait été entraîné, comme je l’ai été malgré moi, malgré ma résolution… C’est là tout ce que je puis vous dire… Mon défenseur que voilà a pu mieux que tout autre sonder dans le fond de mon âme. Je lui ai raconté la chose comme elle s’est passée… N’est-ce pas, monsieur l’avocat, que vous jureriez devant Dieu à présent, que j’ai dit la vérité !… C’est à vous d’ailleurs que j’ai remis le soin de parler pour moi à la justice, et de prêter l’appui de votre parole à un malheureux officier qui n’a plus en lui assez de force pour se défendre comme il voudrait… Mais, messieurs les juges, puisque je n’ai pas eu le bonheur de mourir de la blessure qui me tient cloué sur ce fauteuil, je vous prie, je vous supplie d’une chose, c’est, dans le cas où vous croiriez devoir me déclarer coupable, de me condamner plutôt à être fusillé, qu’à une peine déshonorante qui m’effraie mille fois plus que la mort… C’est une grâce que je vous demande à genoux, au nom du corps dont je fais encore partie, au nom de ma famille, au nom de tous mes anciens camarades. Oh ! faites-moi exécuter si vous pensez en conscience que je l’aie mérité, mais pas de déshonneur pour mes cheveux blancs, pas de honte pour ces épaulettes que j’ai portées avec gloire pendant vingt ans… Oh ! non, pas d’infamie surtout pour ma malheureuse famille ! En allant à la mort, je pourrai du moins vous prouver que je ne suis pas un lâche… O mon Dieu, mon Dieu ! moi couvert de cicatrices, un lâche… ! Où sont donc tous ceux auprès desquels j’ai combattu bravement dans plus de vingt affaires ! où sont-ils, pour souffrir que l’on me traite ainsi ! Suis-je donc assez malheureux de n’avoir pas été tué sur le banc de quart de mon pauvre vaisseau, pour m’entendre aujourd’hui appeler un lâche !

L’infortuné ne put en dire davantage, et ses larmes achevèrent de porter dans le cœur de tous ceux qui venaient de l’entendre, le sentiment le plus pénible et le plus profond. Les juges même, le regardant avec commisération, laissaient voir dans l’expression de leur visage contraint, le sentiment qu’ils cherchaient à cacher.

On va procéder à l’audition des nombreux témoins qui doivent déposer dans l’affaire.

Le président ordonne de faire comparaître l’aspirant Mathias, le premier inscrit sur la liste des témoins à charge.