— Oh ! lui, il m’a écrit au moins ce bon Mathias ; il n’a pas fait le dédaigneux et le paresseux comme toi.
— Il t’a écrit, dis-tu, Mathias ?
— Toutes les semaines, excepté pendant sa maladie à l’hôpital de Rochefort. Et qu’y a-t-il de si surprenant à cela, monsieur, s’il vous plaît ? L’excellent et digne jeune homme ! c’est cela un cœur !
— Et je l’aurais encore parié. Il n’est que trop vrai : ce malheureux t’aimait à la folie.
— Et pourquoi, monsieur, cet imparfait de l’indicatif t’aimait à la folie ? J’espère bien qu’il m’aime encore.
— Oh ! de la science grammaticale à présent ! Tu connais l’imparfait de l’indicatif ? Et où diable as-tu donc appris tout cela ?
— Où diable ? mais, par Dieu ! dans les livres et avec les professeurs, que mon bienfaiteur a voulu que j’apprisse et que je prisse. Crois-tu donc avoir toujours affaire à la pauvre et ignorante Juliette ?… Tu n’as seulement pas encore remarqué le changement qui s’est opéré dans mes manières : c’est cependant, je crois, assez frappant… Vois comme mes mains, autrefois endurcies par le travail auquel j’étais condamnée, sont devenues douces et blanches. Regarde mes yeux, qui ont pris une autre expression, et ma taille, qui s’est si élégamment formée… Tu ne remarques donc plus rien à présent, toi ?
— Si, si, je remarque tout fort bien, au contraire ; et, pour t’en donner une preuve, je te ferai observer, à mon tour, sans vouloir ici te faire un reproche de prendre avec moi un ton de familiarité qui s’accorde, du reste, au mieux avec l’attachement que j’ai pour toi, je te ferai observer que tu me disais toujours vous autrefois, et qu’à présent tu me tutoies !
— Ah ! c’est qu’écoute donc, autrefois ma position était si éloignée de la vôtre par le malheur de ma naissance et l’ignorance dans laquelle j’avais été élevée ; au lieu qu’aujourd’hui, c’est bien différent. L’éducation que j’ai acquise, la place que j’ai prise enfin dans le monde, m’ont rapprochée de toi de manière à me faire croire que je suis à peu près ton égale… Tu dois me trouver bien drôle peut-être avec mes prétentions ; mais, que veux-tu ?…
— Moi ? non. Je te trouve charmante, et voilà tout.