Plus interdit que je ne pourrais l’exprimer ici, de la singularité de cette entrevue et de la position dans laquelle elle venait de me placer, je restai sur le pont sans savoir quelle attitude prendre, et sans me douter encore du sort qu’il plairait au pirate de me réserver. Les officiers et les matelots forbans, devinant probablement mon embarras et mes craintes, continuaient à me regarder avec une certaine curiosité, mais sans chercher à augmenter, par des démonstrations menaçantes, l’effroi assez naturel que leur premier aspect m’avait inspiré. Pas un d’eux ne proféra une seule parole en ma présence : ils avaient même cessé de causer entre eux pendant l’absence momentanée de leur chef ; et, quelque peu rassuré que je fusse sur les suites de l’événement, je commençai à concevoir quelque espoir de me retirer de leurs mains, en entrevoyant, dans le silence qu’ils observaient, la discipline sévère qui devait exister à bord d’un navire dont l’équipage paraissait être aussi docilement soumis à une seule volonté.

Au bout de dix à douze minutes d’anxiété, un petit mousse, que j’aurais plutôt pris pour un diablotin que pour un jeune enfant, vint me prévenir respectueusement que le commandant me demandait dans sa chambre.

Deux matelots, qui, jusque-là, s’étaient tenus en faction, le sabre à la main, à l’entrée du capot de l’arrière, s’écartèrent pour me laisser le passage libre, et je descendis l’escalier du dôme, afin de me rendre, sans perdre de temps, aux ordres du commandant qui venait de me faire l’honneur de me demander.

La grande chambre du corsaire, dans laquelle il me fallut d’abord passer, était éclairée par une large lampe, quoiqu’il fît alors grand jour sur le pont. Dans le premier moment, je ne distinguai que très-faiblement, à la lueur de la lumière, vacillant au roulis, les objets nouveaux qui se présentaient à ma vue encore tout éblouie de la clarté du jour que je venais de quitter pour pénétrer dans l’intérieur du navire. Mais, en m’avançant peu à peu dans la profondeur de l’appartement, mes regards s’arrêtèrent tout à coup sur un homme placé à l’extrémité de l’arrière de la chambre… A l’aspect de cet individu dont je démêlais encore à peine les traits, je sentis un frisson électrique circuler dans toutes mes veines. Je restai comme anéanti ou frappé de vertige, et je ne revins de ce moment de stupéfaction que lorsque j’entendis une voix que je ne connaissais que trop bien, me dire :

— Eh bien ! il m’a donc fallu me débarbouiller et refaire ma toilette pour être reconnu des amis !

— Ah ! mon ami, m’écriai-je, c’est toi !

Et je tombai à moitié bouleversé, presque évanoui, dans les bras de Mathias, qui me tint pendant une minute serré sur son cœur.

— Oui, c’est bien lui que tu retrouves, mon brave Édouard, me dit-il après ce moment d’effusion, c’est toujours lui, le coquin ! et le pirate Matheasso, tel que tu le vois, ne donnerait pas une journée de mer aussi bien commencée, pour tous les lingots d’or de Minas-Geraës… Embrasse-moi donc encore, maintenant que je me suis essuyé la mine, et que tu n’as plus peur de ma vilaine frimousse et de mon baragouin espagnol.

— Mathias, écoute-moi : je vais passer toute la journée avec toi. Il ne sera pas dit que le hasard nous aura réunis si miraculeusement après une si longue séparation, pour nous séparer aussitôt… Raconte-moi ta vie ; je veux savoir tout ce que tu as fait. Donne-moi des nouvelles de… tu sais bien qui ? Dis-moi si elle a réussi à te rejoindre ?

— Elle est là !