Ici maître Tanguy s'approche, et se mêle à la discussion. C'est-à-dire, monsieur le commissaire, que l'État veut mettre la patte sur notre bien....

—Pilote, apprenez que l'État n'a pas de patte, et que vous devriez parler avec plus de respect d'un gouvernement aussi équitable et aussi intègre que celui sous lequel nous avons le bonheur de vivre.

—Quand je dis la patte, monsieur le commissaire, c'est la griffe que je voulais dire, car je respecte toujours tous les gouvernements. Mais vous dites que si la prise est regardée censément comme une épave trouvée en mer, nous n'aurons pas grand'chose à gratter.

—Vous aurez ce que le conseil des prises et la loi devront vous accorder. Voilà ce que je puis au moins vous affirmer.

—Eh bien, c'est bon, je vais vous prendre là-dessus:

Vous voyez bien ce petit garçon-là qui a pris le Palafox? Eh bien! je l'ai trouvé en mer avec sa petite soeur, qu'un gueux d'Anglais nous a enlevée; mais ça ne fait rien à l'affaire que je veux vous conter.

Je vous disais donc que j'ai pêché ce petit garçon-là et sa soeur. C'étaient bien des épaves aussi, puisque je les ai trouvés à la mer, dans une cage à poules. Cependant l'État n'a pas réclame sa part dans ces débris-là, et il m'a laissé à moi toute ma trouvaille, parce qu'il savait bien qu'il fallait nourrir ces épaves, et l'État, comme vous dites, n'a pas exercé la loi; mais aujourd'hui que nous avons fait une prise qui vaut de l'argent, et que l'État sent qu'il y a non pas de dépenses à faire, mais de la monnaie à gratter, il veut qu'un navire halle dedans, sans que ça lui ait coûté un sou, soit une épave, pour qu'il puisse mettre la patte,.... non, non, pardon, pas la patte, mais son grappin dessus, enfin!.... C'est juste, si l'on veut; mais c'est juste d'une drôle de manière, et j'ai dans l'idée que si je faisais de la justice, j'en ferais mieux que ça, ou je ne m'en mêlerais pas du tout.

—Je ne suis chargé ni d'expliquer ni de commenter les lois. Mon devoir est de les faire exécuter. Quand le conseil des prises aura prononcé, on vous fera connaître sa décision.

Cette contestation ne laissait pas que de contrarier nos insulaires, plus habitués à interpréter la loi naturelle selon leur instinct, qu'à se soumettre au texte de la loi civile, et à la lettre des décrets impériaux. Une autre difficulté vint les blesser dans leurs affections, à la suite de celle qui les avait déjà trompés dans leurs espérances.

L'ancien maître de pension de Cavet conseilla à Tanguy, pendant son séjour à Brest, de faire des démarches afin d'obtenir la naturalisation de son fils adoptif. Tanguy s'empressa ensuivre l'avis du maître de pension, qui lui fit comprendre, non sans quelque peine, tous les avantages attachés à la qualité de Français. Il fallait en effet que Cavet fût naturalisé pour pouvoir prétendre un jour au grade éminent de capitaine au long-cours. Cette considération seule aurait déterminé maître Tanguy. Il alla présenter une déclaration au greffe du juge de paix.