Mais ce fut là une nouvelle difficulté! Le magistrat lui prouva clair et net, le Code civil à la main, que, d'après les art. 543, 344 et 346, il n'avait été que le tuteur officieux de celui qu'il avait regardé jusque-là comme son fils d'adoption. Cette circonstance étonna, affligea notre pauvre pêcheur; mais le Code était là, mais le texte de la loi venait d'arracher au bon Tanguy une illusion qui avait fait une partie du charme de sa vie si simple, et la consolation de sa confiante vieillesse.—Va, on aura beau me prouver que tu n'es pas mon enfant, dit-il à Cavet, je sais bien que tu es pour moi quelque chose de plus qu'un étranger. Allons-nous-en d'ici le plus tôt possible. La ville de Brest, avec ses lois, me pèse sur le coeur. Retournons à Ouessant, on y respire plus à l'aise.

Cavet, irrité de tout ce qu'un peu d'expérience lui avait appris, s'efforçait de consoler le vieux pilote. Qu'importé, lui répétait-il, en s'efforçant de lui cacher son propre dépit, qu'importé que je ne puisse pas être reconnu par ces gens-là comme votre fils et comme un bon Français! Cela change-t-il les sentiments que j'ai pour vous et ceux que vous avez pour moi? Croyez-vous qu'avec leurs lois inhumaines, ces gens-là m'empêcheront de gagner ma vie et de secourir vos vieux jours? Nous serions bien bons, ma foi, de nous affliger pour si peu de chose! Tenez, si vous m'en croyez, pour oublier toutes ces sottes contrariétés, nous irons, ce soir même, au spectacle.

—Au spectacle? Ah! oui, il me souvient qu'il y a trente ans à peu près, quand monsieur Hector était gouverneur, on me paya une fois la comédie; c'était bien beau alors! Mais quelle diable de mine irai-je faire au milieu de tout ce monde, avec mes bragou-brasse[6] et ma veste de paysan? Que verrons-nous enfin de si curieux à ton spectacle?

Note 6:[ (retour) ] Bragou-brasse, larges braies, grandes culottes, en bas-breton.

—Nous y verrons, parbleu, la pièce que l'on donne ce soir! C'est justement le Petit Matelot que l'on va représenter. Cet opéra vous plaira, j'en suis sûr, car on y parle de marine: c'est un corsaire et son fils; ce sera vous et moi enfin, que vous vous imaginerez voir..

—Un corsaire? un pilote peut-être et son enfant? Quoi! ce serait comme qui dirait toi et moi, n'est-ce pas, Cavet? Eh bien, allons-y, mon enfant, si ça ne coûte pas trop cher cependant; car des pauvres gens comme nous ne doivent pas faire de folies pour s'amuser un instant.

Nos deux insulaires se rendent au théâtre. Cavet place aux premières galeries son père endimanché. La toile se lève: la pièce commence. Tanguy, étonné, écoute d'abord avec attention, et puis, au bout de quelques minutes, se prend à rire de toutes ses forces. Les spectateurs le regardent avec un peu de surprise et d'ironie. Les acteurs chantent, et le pilote devient inattentif; de la distraction il passe à l'ennui, et pendant que le public, plus occupé du costume étrange du spectateur que de la pièce, observe ses mouvements assez plaisants, il s'endort à moitié sur l'épaule de son fils, qui veille, lui, et qui enrage, en promenant sur le parterre et sur les loges des regards remplis de mépris et de colère.

Au moment où l'acteur chargé du rôle du capitaine Sabord doit dire: Il fallait un vent de Nord-Est pour nous relever de la côte, le marin de coulisses se trompe, et parle d'un vent de Nord-Ouest, et en prononçant encore ce dernier terme comme il est écrit. Tanguy, à cette expression, qui résonne assez mal à son oreille, semble se réveiller d'un somme, et se met à crier de sa grosse voix d'ancien aide-canonnier: Dis donc au moins un vent de Nordais et non pas de Norois, espèce de Parisien, puisque la côte court Nord et Sud! A cette sauvage interruption, qui n'amuse qu'une partie du public, le parterre hurle: A la porte, le vieux borgne! à la porte!.... Tanguy, tout consterné, se trouble; des commissaires de police arrivent pour mettre à exécution l'arrêt porté par le parterre contre le pauvre pilote. A la vue du commissaire, Cavet, indigné, se lève:—Qui osera, s'écrie-t-il, en grinçant des dents, porter la main sur ce brave homme dont je suis le fils? Apprenez que celui que vous traitez ici avec tant d'inhumanité est le pilote qui, au péril de sa vie, a jeté une frégate ennemie sur vos côtes. Quel est celui d'entre vous tous, qui méprisez tant sa simplicité, qui oserait se vanter d'avoir rendu autant de services que lui à son pays? Qu'il se montre celui-là, s'il en a le coeur, et je lui ferai payer cher son insolence et son stupide orgueil!...» Un profond silence succède à cette chaleureuse provocation: personne ne se présente à Cavet, qai semble chercher des yeux le premier qui osera se montrer. C'est au tour des spectateurs d'être stupéfaits.... Mais le bonhomme Tanguy, profitant de cet instant de calme, se lève tout ému; il saisit avec énergie la main palpitante de son garçon: Viens-t'en, viens-t'en d'ici, mon pauvre Cavet, lui dit-il, presque en sanglotant. Ils m'ont appelé vieux borgne. Allons-nous-en, puisque c'est une honte pour ces gens-là, que d'avoir perdu un oeil dans un combat. Le pilote et son fils s'éloignent alors, l'un en essuyant une larme, l'autre en menaçant les imbéciles qui n'ont pas craint d'insulter aux cicatrices du vieillard dont il protège avec passion les cheveux blancs et la tête mutilée.

Le lendemain de cette scène, nos pilotes retournèrent dans leur île, désabusés tristement des illusions qu'ils s'étaient faites en arrivant à Brest avec leur prise. Oh! que leur vie innocente, obscure et laborieuse, leur parut bonne à retrouver, après les tribulations qu'ils venaient d'éprouver, et le bruit qu'ils venaient d'entendre à la ville! Ici, dit Tanguy, en revoyant son île paternelle, je suis chef, je me sens aimé, et enfin on me croit quelque chose. À peine sait-on dans le pays si je suis borgne ni comment j'ai perdu mon oeil. A Brest je me suis vu rebuté, méprisé: ce n'est pas là qu'est ma place, et c'est ici qu'est le bonheur pour un pauvre diable démon espèce.

La décision du conseil des prises touchant le Palafox arriva. L'autorité annonça aux capteurs que l'arrêt ne leur était pas favorable, et ils s'en étonnèrent peu, car une fois que l'on s'est habitué à croire à l'injustice, l'arbitraire n'a plus le pouvoir de nous surprendre: c'est à peine s'il a encore le privilège de nous affliger.