Il arrive la nuit avec sa barque dans ce havre immense et sauvage. Quelques masses noires, qui se balancent çà et là sur les flots plaintifs de la rade, lui indiquent le mouillage des corsaires. Il gouverne sur les navires ancrés en tête. Lequel abordera-t-il le premier? Quel est celui d'entre tous auquel il va confier sa destinée? Ici est mouillé un brick avec un fanal sur l'avant. Là s'élance sur la mer un lougre avec sa mâture de forban et ses longues vergues amenées en pagaie sur ses hauts bastingages. Plus loin, un côtre au large bau, au lourd beaupré, au gui immense, se présente silencieux et immobile sur les flots, sur la surface desquels il semble étendre ses flancs garnis de longs canons. On travaille à bord du brick, on chante à bord du lougre, et l'on dort à bord du côtre. C'est à bord du lougre qu'il se rendra, certain d'être mieux accueilli au milieu d'un équipage qui boit et qui danse, que par des hommes qu'il faudrait distraire de leur travail ou arracher au sommeil, pour se faire écouter.
En approchant du lougre avec son bateau, le tumulte cesse un instant à bord de ce navire, et une grosse voix lui crie:
—Oh de la chaloupe, ho?
—Holà! répond Cavet, selon l'usage en pareille circonstance.
—Vient-elle à bord?
—Oui.
—Y a-t-il des officiers?
—Non; mais il y a du bois pour en faire, ajoute plaisamment un des pilotes.
On accoste le lougre, et aussitôt cinquante ou soixante bandits, en bonnets et en chemises rouges, passent tous du bord qu'élonge la chaloupe, pour savoir ce qu'elle vient faire à bord du navire, à cette heure de la nuit.
—Qui êtes-vous, vous autres? demande un des maîtres du bord.