—Oh! en grâce, noble et brave commandant, laissez-moi me remettre un peu et me rappeler ce que je puis encore avoir.... J'ai, j'ai... j'ai caché entre bord et serre, sous le lambris de ma cabane, deux sacs de doublons, deux petits sacs de rien, qui ne vous serviront pas à grand'-chose... Mais je veux tout dire.

—Oui, c'est à peu près cela. On va fouiller ton navire d'ailleurs, et si l'on trouve, dans la visite, des objets que tu peux avoir oublié de m'indiquer, je te rafraîchirai la mémoire en te faisant hisser au bout de la grande vergue, pour l'exemple d'abord, et puis pour avoir de la viande fraîche pendue à mon croc.

On visite, on fouille la prise de la carlingue à la pomme. Tout l'or et l'argent est trouvé, enlevé, transporté à bord du corsaire. On jette un équipage à bord de la Quintanilla, qui quitte l'Albatros pour aller à Carthagène, où elle attérira. Rodriguez, avec ses barils de piastres et ses sacs de doublons, fait voile pour Saint-Thomas, île danoise, repaire de forbans, où il pourra en toute sûreté plonger ses hommes dans la débauche et repartir ensuite, après avoir pris des renseignements sur les navires qu'il se propose de piller.

En s'élevant au Nord, l'Albatros rencontre des bâtiments anglais ou américains: pour dérober aux croiseurs la direction de sa route, il coule tous les navires inutiles qu'il rencontre. Il jette sur quelques rochers déserts leurs malheureux équipages avec un baril d'eau et quelques livres de biscuit. Le pillage, l'incendie et la cruauté marquent partout son passage, et il arrive sous pavillon colombien à Saint-Thomas, au milieu des navires mouillés sur rade, qui remarquent avec terreur ce long brick tout noir, chargé de renégats, de mulâtres et de nègres. Son gréement est en désordre, ses voiles mal serrées, malgré le grand nombre d'hommes qui se pressent sur ses vergues. Il mouille, et la voix du capitaine est à peine entendue au milieu du bruit que font les matelots perchés sur les marche-pieds ou placés aux bittes pour filer du câble. Mais ce désordre même et cette confusion donnent un air funeste à tout cet ensemble de forbans, à toute cette harmonie de mauvaises figures, de manoeuvres pendantes et de voiles tannées et sombres.

Les capitaines des navires marchands se demandent avec inquiétude ce que l'Albatros vient faire parmi eux. Tous regardent avec curiosité et avec effroi ce jeune capitaine aux traits hardis, à la chevelure noire et bouclée, se promenant avec un petit matelot que l'on dit être sa maîtresse déguisée. Quant à Rodriguez, il sourit, il est flatté de la défiance qu'il inspire. Il s'égaie d'entendre dire partout que ses matelots portent le désordre dans toute l'île. Il lit surtout avec avidité les journaux, dans lesquels on signale déjà son bâtiment comme la terreur des mers qu'il a à peine parcourues. Vois, dit-il, à sa Mosquita, vois comment ils rendent compte de moi, à leurs peureux de capitaines. Mosquita lit:

«Un grand brick pirate, peint en noir, ayant sa mâture penchée sur l'arrière et naviguant sous pavillon colombien, a été vu dans les mers des Antilles, où il a coulé ou pillé déjà une quinzaine de bâtiments marchands, après avoir exercé les cruautés les plus inouïes sur les équipages. On le dit commandé par un insurgé espagnol.»

—C'est bon, ils ne me connaissent pas. Continue.

«Le brick anglais la Baleine, de 18 canons, le plus fin voilier de la division des Antilles, est à sa poursuite avec d'autres croiseurs américains et français. On ne doute pas qu'ils ne réussissent à s'emparer de ce bâtiment pirate, dont voici le signalement:

«Mâture haute et inclinée.»

—Je redresserai ma mâture.