«Bordages peints en noir.»

—Je les peindrai en blanc.

«Guibre élancée, avec un oiseau représentant un albatros, pour figure.»

—Je ferai sauter la figure. Ah! ils s'imaginent qu'en donnant le signalement de l'Albatros à leurs bâtiments marchands, ceux-ci seront à même de m'éviter quand ils auront été assez près de moi pour me reconnaître à ma mâture inclinée et à mes bords barbouillés de noir.... Ah! ah! les plaisants marins! Il faut rendre hommage à leur prudence et à leur discernement. Ils ont eu, il est vrai, la précaution d'envoyer des croiseurs sur mes traces, pour me donner la chasse et s'emparer de mon redoutable corsaire. Eh bien! je défie leurs plus fins voiliers, et je donnerai peut-être une leçon terrible à quelques-uns d'entre eux.... La Baleine! un brick anglais de 18 canons!... Je ne sais, mais ce nom-là m'affriande, et j'ai un pressentiment que si jamais je le rencontre... Mon Albatros... Oh! les Anglais, les Anglais, depuis qu'ils m'ont enlevé ma soeur... Tu sais, Mosquita, cette soeur bien aimée dont je t'ai si souvent parlé, et dont le souvenir est resté si cher au fond de ce coeur qui n'a plus pitié de rien. Il y a des bâtiments de guerre mouillés à Saint-Thomas; mais, malgré la défiance que je leur ai inspirée en entrant ici, ils ne peuvent me saisir: je suis dans un port neutre, préservé par le pavillon colombien qui couvre mon navire. Mes expéditions sont en règle; mais, pour plus de prudence, cependant, je sortirai demain avec un équipage que j'augmenterai d'un bon tiers.... Nous avons de l'argent en abondance, grâce au navire espagnol que nous avons amariné. Avec des piastres on a toujours des hommes dans cette île, rendez-vous de tous les écumeurs de mer. Allons à bord, Mosquita, j'ai des ordres à donner à Gouffier; la soirée ensuite sera toute à nous, toute à toi; viens, mon bon petit mousse, suis ton capitaine.»

Il se rend à bord: il ordonne à son second de recruter des hommes. Il veut avoir deux cents matelots sur le pont de l'Albatros. A la mer il se peindra une batterie blanche. Il saura, au moyen des coins placés sur l'arrière de ses bas-mâts, rendre sa mâture plus perpendiculaire, en raidissant les étais et en mollissant ses calle-haubans de l'arrière. Ses projets arrêtés, ses ordres donnés, il redescend à terre avec sa Mosquita. Il ne passera qu'un moment dans la chambre qu'il loue pour la soirée; mais là du moins il sera seul près de sa maîtresse, mais dans cette chambre il pendra un hamac où la main de celle qu'il aime le bercera, l'endormira pour quelques heures. C'est la volupté qu'il a trouvée dans la petite maison de Carthagène qu'il cherche à ressaisir partout où il peut échapper à la vie tourmentante du bord. Un seul instant de calme, d'amour et de solitude, lui retrace tout ce qu'il désire se rappeler de son existence passée. Il est enfant dans les bras de sa maîtresse, sa force l'abandonne au sein des plaisirs qu'il veut cacher à tout le monde; il peut en liberté dépouiller toute sa fierté et sa cruauté, et puis cet enfant, bercé par la main d'une femme, s'élancera comme un tigre au milieu d'un équipage palpitant, et recouvrant tout-à-coup cette force qu'il a perdue un instant, cette cruauté qui semblait s'être éteinte dans les voluptés, il recommencera le carnage, il s'assouvira de crimes s'il le faut. C'est la mer, c'est l'horrible devoir qu'il s'est tracé, qui lui rendront sa férocité en exaltant son âme et en enveloppant son coeur de ce triple airain que le poète attribue au premier qui osa affronter les flots et les tempêtes.

L'Albatros quitte Saint-Thomas pendant la nuit. Il appareille avec mystère, comme ces voleurs qui osent à peine troubler le silence des ténèbres dont ils cherchent à couvrir leurs funestes exploits. Deux cents hommes, parmi lesquels il en est qui n'ont pas encore vu leurs camarades, manoeuvrent sans se dire un mot, sans hasarder une seule parole, même à voix basse. Les voiles brunes du corsaire sont larguées et bordées sur leurs vergues longues et noires. Le voilà filant vent-arrière et faisant clapoter sur ses larges flancs, la mer caressante qu'il refoule avec vitesse. La brise de Nord-Est le poussera pendant la nuit sous le vent de cet arc de cercle que forment les îles orientales de l'archipel des Antilles. C'est dans ces parages qu'il pourra faire de bonnes captures et vomir à bord de quelques prises une partie de l'avide équipage qui se grouppe dans sa calle, sur son pont, dans ses hunes même. Mais cette nuit, pendant laquelle l'Albatros coule si mollement sur les flots avec la légèreté d'une plume soulevée par un souffle de vent, doit être utilement employée. Rodriguez ordonne: ses hommes obéissent non plus avec ce silence qui a présidé à l'appareillage, mais ils obéissent en causant entre eux, en échangeant des mots facétieux, en se jetant et en repoussant avec gaîté, le sarcasme grossier qui ronfle dans leurs bouches. Les uns, pour exécuter les ordres du capitaine, dégréent le grand mât de hune pour y substituer un mât de perroquet à flèche. Les autres travaillent à mettre perpendiculairement, d'à-plomb la mâture basse. Une vingtaine de matelots se jettent dans les embarcations ou sur des échelles suspendues le long du bord pour peindre une batterie blanche sur le bordage tout noir du brick, et tout ces travaux différents s'exécutent à la lueur des fanaux dont le bâtiment est illuminé. Des matelots transformés en peintres nocturnes pour donner un déguisement à leur corsaire! Quelle bonne occasion pour s'égayer de la maladresse de celui qui trace une ligne courbe au lieu d'une ligne droite, sous le pinceau qu'il barbouille de peinture blanche! Que l'Albatros se trouvera artistement peint quand le soleil viendra éclairer le chef-d'oeuvre de ces barbouilleurs de nuit! Mais qu'importe, pourvu qu'il trompe l'oeil du commandant du croiseur ou celui d'un malheureux capitaine marchand, sa batterie sera toujours assez bien élégamment peinte!

Aux premiers rayons de l'aurore, le corsaire se trouva tout-à-fait travesti. Son grand mât, devenu perpendiculaire, n'était plus surmonté que d'un matereau, sur l'arrière duquel on avait gréé une voile en pointe. Ce n'était plus qu'un dogre au lieu d'un brick, que l'Albatros; et puis sa grande raie blanche, étendue de l'arrière à l'avant, venait de lui ôter cet air pirate que lui donnaient auparavant ses pavois et ses presceintes recouvertes de noir luisant. Rodriguez s'embarque dans un canot, pour admirer, à quelque distance du bord, la transformation de son navire. Il est enchanté de ce changement, qui semble n'avoir pas altéré sensiblement la marche de son fin voilier.... Mais à peine est-il éloigné de deux cents brasses du navire, qu'on le rappelle à bord.... On vient de découvrir deux voiles!

Sur l'horizon immense qu'enflamme l'aube naissante, deux voiles se dessinent en effet, séparées l'une de l'autre par une grande distance... Sur laquelle faudra-t-il courir d'abord?—Sur la plus grosse!—Mais laquelle est la plus grosse?—Tous les yeux se portent tantôt vers celui des navires qui se montre dans le Sud, tantôt sur celui qui reste au Sud-Ouest. On les observe avec attention, on compare leur grosseur: la brise est faible, mais l'Albatros est couvert de voiles; il a rentré ses embarcations, il a même réparé autant que possible le désordre qu'ont laissé sur son pont les travaux rapides de la nuit. Quelques pots de peinture restent cependant entre les caronades; le grand mât de hune dépassé n'est pas encore bien saisi dans la drôme; mais cette petite confusion intérieure ne nuit pas à la marche du navire. L'Albatros cingle sur le bâtiment aperçu qui lui a paru le plus fort, et il l'approche avec d'autant plus de facilité, que les deux navires en vue cherchent plutôt à se rallier qu'à prendre chasse et à continuer leur route. Un peu de brise se fait, de cette brise capricieuse qui le le matin verdit par chaudes bouffées les mers d'azur des tropiques. Les voiles larges de l'Albatros, gonflées et abandonnées tout-à-coup par le vent, qui semble se jouer avec elles, poussent le navire léger qu'elles dominent, sur le plus gros bâtiment. Nous tombons dessus, nous tombons dessus et rudement, disent les corsaires en se frottant les mains et en se promenant d'un pas cadencé de l'arrière à l'avant. C'est un trois-mâts! Le second bâtiment à vue a dirigé sa route sur le point où tend l'Albatros. Il veut peut-être porter du secours au trois-mâts. Mais quel est ce second navire?... Un brick, rien qu'un brick, et il est encore à une bonne lieue de l'endroit où l'affaire va se décider.

Vous avez demandé à courir sur le plus gros, fait Rodriguez à son équipage. Eh bien, le voilà! Branle-bas général de combat; mais pas de coups de canon, ni de coups de fusil, mes garçons. C'est un branle-bas de combat à l'arme blanche que je vous commande.

Le trois-mâts n'était plus qu'à une portée de pistolet du pirate. Il ne hissa son pavillon anglais que pour l'amener aussitôt pour l'Albatros, dès qu'il vit sur l'avant de son redoutable ennemi, un forban élever, du milieu d'un groupe d'horribles matelots, un petit pavillon rouge. Ce signal, si mystérieux et si expressif, en dit plus au capitaine anglais, que ne l'aurait fait une bordée à bout portant. L'Albatros élonge sa prise, et jette à bord du navire capturé cent hommes armés jusqu'aux dents, cent hommes commandés par Gouffier, à qui Rodriguez a confié des ordres que le docile second a juré d'exécuter, en donnant une poignée de main à son intrépide capitaine.