Le corsaire se sépare du navire anglais. C'est sur le brick qui s'avance qu'il pousse sa bordée, non pour engager l'affaire avec lui, mais pour l'observer, mais pour l'attirer dans le piége, et pour prendre chasse devant lui, afin de le conduire près de la prise qui vient d'être amarinée.

Pour qui saurait peindre ces mouvements si rapides, si intelligents et si subtils de ces navires qui, au moment décisif du combat, cherchent à se tromper, à s'éviter ou à se faire poursuivre pour tomber d'une manière plus sûre et plus terrible l'un sur l'autre, il y aurait un beau tableau à faire en voyant nos trois bâtiments dans la position que nous venons d'indiquer. Mais quel talent pourrait rendre ces choses imposantes, que l'on ne voit bien, que l'on ne sait bien que lorsque la réalité est sous les yeux, que lorsque votre coeur palpite à l'idée du carnage qui s'apprête sur ces flots que vous entendez clapoter, sur ces navires qui manoeuvrent chargés de leurs équipages, disposés à faire feu! Là est le trois-mâts qui vient d'être enlevé par cent hommes du corsaire... A quelque distance de lui est l'Albatros, qui fait semblant de prendre chasse devant le brick, qui s'avance pour secourir le trois-mâts enlevé.... Le brick court toutes voiles dehors, pour ranger la prise et cingler ensuite sur le corsaire, qu'il veut prendre, qu'il veut punir de sa témérité... Il est bientôt près de la prise, à portée de voix d'elle. Il peut la héler, la reprendre... Mais quelle scène se passe à bord de ce dernier navire?...

Les cent forbans qui s'en sont rendus maîtres, voyant approcher le brick, forcent le capitaine et les matelots anglais devenus leurs prisonniers, à faire, à dire ce qu'ils veulent que ceux-ci fassent et disent pour tromper le commandant du brick. Le capitaine et les matelots prisonniers ne savent qu'obéir aux ordres que les pirates leur intiment le pistolet ou le poignard sur la gorge. C'est ainsi que le malheureux capitaine anglais crie au brick qui l'approche: Commandant, sauvez-nous, les pirates veulent nous tuer! Abordez-nous, abordez-nous avant de courir sur le corsaire! Tous les marins prisonniers répètent en criant: Sauvez-nous! sauvez-nous! ce que les forbans ont ordonné à leur chef de crier. Et comment auraient-ils hésité à obéir à leurs vainqueurs, quand, pour leur arracher ce cri trompeur, les forbans, cachés par les bastingages et se traînant à quatre pattes vers eux, les menacent de leur faire sauter la tête pour peu qu'ils se refusent à implorer le secours du brick de guerre!

Le commandant du brick ne balance plus. Au lieu de s'obstiner à poursuivre l'Albatros, il élonge d'abord le trois-mâts, sur le pont duquel il a l'intention de jeter quelques hommes pour contenir les forbans qui veulent égorger ses compatriotes. Mais à peine a-t-il abordé la prise, que les cent pirates se dressent, se hérissent sur les bastingages auprès desquels ils s'étaient cachés. Les Anglais, surpris par cette terrible apparition, se défendent. Ils étaient préparés au combat, mais pas à cet abordage subit. Les sabres se croisent, les poignards, les haches, les piques frappent avec fureur. Le canon ne peut rien dans cette mêlée de deux équipages qui se massacrent bord à bord. Les coups de fusil et de pistolet se font seuls entendre, et dominent les hurlements de rage des combattants, les cris de douleur des blessés. Les corsaires qui ont surpris les Anglais du brick obtiennent d'abord l'avantage; mais au bout de quelques minutes ils éprouvent une résistance que leurs efforts désespérés ne peuvent vaincre encore. Ils redoublent d'efforts, certains d'être secourus bientôt par l'Albatros; les Anglais redoublent de résolution, sûrs qu'ils sont que le corsaire les anéantira s'ils ne réussissent pas à s'emparer de la prise avant l'arrivée des pirates. Ils cherchent en vain à écarter leur brick du trois-mâts, pour réduire par le canon, une fois débordés, le navire qu'ils n'ont plus l'espoir de réduire par l'abordage. Mais ils ont affaire à des ennemis qui n'abandonnent pas ainsi la partie, et qui ont eu soin d'amarrer le brick au trois-mâts, de manière à rendre impossible la séparation prompte des deux bâtiments. Le combat se prolongera long-temps encore.

Mais l'Albatros que fait-il en voyant l'abordage engagé entre sa prise et son ennemi! Chassé d'abord par le brick anglais, il a reviré de bord du moment où celui-ci a renoncé à le poursuivre pour accoster le trois-mâts. De chassé qu'il était, il devient chasseur. Avec la brise qui enfle ses voiles, il ne pourra tarder de joindre le brick, qui se trouve avoir tombé dans le piége en abordant un navire chargé d'assaillants. Rodriguez, monté sur son bastingage, encourage ses gens à frapper sans pitié sur l'équipage anglais qu'ils vont atteindre, harassé déjà de l'attaque qu'il a eu à soutenir. Ses gens répondent par des cris de joie à son exhortation. La pluie tombe avec les gros nuages qui leur apportent la brise, et, pour mieux se disposer au combat, tous les hommes de l'Albatros se dépouillent de leurs vêtements: un pantalon et un bonnet rouge composent leur sauvage accoutrement. L'ondée mouille leurs larges épaules et leurs corps velus. Ils rient à la veille de se baigner dans le sang, de prendre à si bon compte, disent-ils, un bain de santé. Quelques objets dont on s'est servi pour le travail de la nuit encombrent encore le pont: on jette les échelles à l'eau, les pinceaux qui ont servi à barbouiller le navire. On va envoyer aussi par-dessus le bord quelques pots de peinture oubliés entre les caronades... Un instant! s'écrie l'un des matelots, il ne faut pas perdre ainsi le bien de l'armateur. Nous avons peinturé le navire cette nuit: peinturons aussi l'équipage, noir et blanc, comme l'Albatros; et aussitôt les mains du facétieux matelot se trempent dans la peinture, et il se barbouille de noir et de blanc depuis la ceinture jusqu'à la tête. Tous ses camarades l'imitent. Rodriguez sourit en voyant ses gens se rendre ainsi méconnaissables. Il pense même qu'il est bon, à tout événement, que personne, à bord de l'ennemi, ne puisse distinguer les traits des combattants. Lui-même se barbouille aussi la figure; il n'est pas jusqu'à Mosquita qui ne voie les doigts badins de officiers étendre sur son joli visage l'infecte peinture à l'huile qu'elle repousse avec dégoût. L'équipage à moitié ivre de l'Albatros offrait en ce moment l'aspect le plus terrible: c'est ainsi qu'il va à l'ennemi, armé de sabres et de poignards, et bien certain de pouvoir reconnaître dans la mêlée ceux qu'il faut frapper comme ennemis, et ceux qu'on doit épargner comme forbans.

Mais la brise, qui a redoublé avec le grain, s'affaiblit quand les nuages qui l'ont amener passent à l'horizon, du bord de dessous le vent. Un calme plat lui succède, et l'Albatros s'arrête immobile à une portée de fusil des deux navires, qui combattent toujours. Comment faire pour rejoindre le brick anglais? Mettre les canots à la mer, border des avirons qu'il faudra rentrer si le moindre souffle s'élève! Chaque gros nuage qui s'avance peut ramener le vent, et il en faudrait si peu! Rodriguez court de l'avant à l'arrière. Il offre sa main au souffle, qui semble venir tantôt à tribord, tantôt à babord. Le peneau de plume placé sur le bastingage de l'arrière paraît se soulever: la brise va venir, les voiles ne battent plus sur leurs mâts; elles s'enflent, mais un moment après elles retombent flasques sur leurs ralingues, là brise ne vient pas... Oh! qu'il donnerait quelque chose; de bon pour un souffle de vent qui lui permettrait de secourir les cent hommes qu'il entend combattre si près de lui! Oh! que pour dix années de sa vie, il voudrait pouvoir sauter à bord de l'ennemi!... Mais il fait en vain des voeux; il jure, il blasphème, et la brise, la brise ne s'élève pas... Il croit remarquer que le trois-mâts n'a plus de pavillon, et que l'on a cessé de se battre... Il ne se reconnaît plus; il accuse ses cent hommes d'être des lâches; il menace de les punir..... Son équipage voit avec consternation la fureur de son capitaine. Bordons nos avirons de galère, bordons nos avirons! s'écrient les matelots. On saute sur les avirons; tout le monde se range à nager; mais au moment où la pelle des rames va labourer la mer, le vent souffle, frémit dans les voiles: l'Albatros est emporté par la brise. L'équipage quitte la nage pour sauter sur l'avant; les grappins sont parés. On vire de bord vent-arrière, après avoir dépassé le brick, pour l'aborder de long en large et le serrer entre la prise et le corsaire. L'Albatros accoste enfin son ennemi, et, en passant à le ranger, Rodriguez lit sur l'arrière du brick le nom du navire qui a promis de l'amariner. La Baleine! A ce nom, son équipage ne se sent pas de joie. La Baleine! c'est la Baleine, capitaine, crient tous les matelots.—Oui. mes amis, c'est la Baleine, leur répond Rodriguez, et l'Albatros mange le gras de la Baleine. A l'abordage, tout le monde, à l'abordage!

Ce commandement n'est que trop bien exécuté. Les forbans pleurent sur le pont de l'Anglais, qui résiste bravement, mais en vain, à cette terrible et seconde attaque. Ils frappent avec frénésie sur tout ce qu'ils rencontrent encore vivant à bord du brick, et les trois navires, amarrés ensemble, n'en forment plus qu'un. Le vent souffle dans leurs voiles désorientées, et les pousse irrégulièrement sur les flots que le sang rougit autour d'eux. Rodriguez, le pistolet au poing, est sauté à bord de l'Anglais à la tête de ses gens; poursuivi, après avoir fait un carnage horrible, par cinq ou six matelots ennemis, il va recevoir un coup de sabre, lorsque Mosquita, qui voit le danger que court son amant, se précipite sur lui, et tombe sous le coup qui lui était destiné. Son amant, furieux, s'élance sur ceux qui l'ont poursuivi: quelques-uns de ses hommes volent à son secours. L'acharnement des corsaires se décuple, et bientôt ils restent maîtres du navire, dont ils ont haché les deux tiers de l'équipage....

Un moment d'affaissement suit cette victoire si chèrement achetée.

Une centaine de cadavres embarrassent les pieds des combattants, qui contemplent avec une atroce ivresse le carnage qu'ils ont fait. On relève les corsaires blessés, on les transporte à bord de l'Albatros. Rodriguez a déjà placé sa Mosquita toute sanglante dans sa cabine, et le chirurgien du navire assure que sa blessure, quoique grave, ne sera pas mortelle.

—Elle sera mortelle cependant cette blessure, répond Rodriguez.