—Et pour qui? demande le chirurgien.—Pour vous, capitaine?

—Non, pour eux! Et il montrait les Anglais.

Ce mot en dit assez, et le chirurgien devina qu'il était un arrêt de mort pour tous les ennemis qui avaient échappé à la fureur des corsaires.

Le brick anglais est donc réduit. L'Albatros, comme l'avait dit le capitaine Rodriguez, avant l'abordage, a mangé le gras de la Baleine. Il faut prendre connaissance de la nouvelle capture. Elle est belle! quelques canons, un équipage à moitié massacré, un navire fin voilier, mais à peu près écrasé par le choc du trois-mâts, qui le serrait à babord, et par le choc du corsaire, qui l'a accosté violemment par tribord. La prise marchande, le trois-mâts que l'Albatros a amariné le premier, produira mieux. Là, au moins, on trouvera quelques sacs de gourdes, un peu d'or dans la chambre du capitaine. Il faut voir les forbans, tout ensanglantés encore du combat dont ils viennent de sortir, fouillant partout: ils pillent ce qu'ils trouvent de précieux; ils s'enivrent du vin et du rum qu'ils puisent dans le fond des barriques, qu'ils enfoncent à coup de hache... Les officiers et les matelots anglais que le fer des forbans a épargnés, contemplent avec effroi, groupés dans un coin de l'arrière de leur malheureux navire, tous les pirates barbouillés de peinture noire et blanche, de sueur et de sang; ils frémissent en les voyant jeter à l'eau les cadavres des infortunés qui ont péri sous leurs coups. Quel sera le destin des prisonniers et des blessés, que l'on se met à peine en devoir de secourir? Quelques malheureux Anglais, écharpés dans le combat, implorent comme une faveur, qu'on les lance à la mer avec ceux de leurs camarades qui ont reçu la mort. Mais les forbans n'ont pas assez de pitié pour exaucer leurs voeux. Ils sourient à leurs cris de douleur, ils chantent quand les blessés les supplient. Rodriguez se promène, l'air sombre, les pieds nus, le pantalon retroussé jusqu'à la cheville; il se promène dans le sang, les bras croisés, et l'oeil distrait. Gouffier, son fidèle et digne second, est venu l'embrasser après la victoire. C'est lui qui commandait les cent hommes jetés sur la prise. Il n'a seulement pas reçu une égratignure, et de sa terrible main il se félicite d'avoir tué une demi-douzaine d'ennemis.

—Qu'allons-nous faire de ce reste? demande t-il à son capitaine, en regardant les prisonniers tremblants.

—Tu vas le savoir, répond Rodriguez, en abaissant le sourcil sur ses yeux irrités.... Ils ont frappé Mosquita, ma femme, d'un coup de sabre... Va me chercher le rôle d'équipage de ce trick...

—Il est dans ma chambre, s'écrie le commandant du navire, qui a survécu au carnage.

—C'est bien! Qu'on me l'apporte!

Le rôle est remis dans les mains de Rodriguez. Il appelle les noms; les hommes encore vivants lui répondent: Présents. Mais en parcourant ce registre, un nom le frappe, il s'arrête... Ce nom est celui d'un amiral qui se rendait en mission, sur la Baleine, pour traiter avec les Mexicains, au nom de son gouvernement.... Woodbridge! s'écrie Rodriguez, en lisant avec effroi ce mot dans la liste des passagers..... Woodbridge! cet amiral a-t-il été tué dans l'action? Existe-t-il encore? Voyons! où est-il? qu'on me réponde! Je donnerais tout mon sang pour qu'il vécût encore....

A ces mots pressés, à cette émotion si vive, on ne doute pas que le capitaine de l'Albatros ne porte le plus touchant intérêt à la conservation de l'amiral. Un vieillard, à la figure calme et noble, paraît: il est devant Rodriguez. Rodriguez jette sur lui des regards pénétrants et rapides. On ne sait quel sentiment peut l'agiter.... Il va parler, et la parole expire sur ses lèvres contractées... Un soupir, longtemps contenu dans son sein, s'en exhale avec force... Le vieillard attend, et Rodriguez l'examine encore de la tête aux pieds, sans pouvoir détacher de lui ses regards de feu.