—C'est donc vous que l'on appelle l'amiral Woodbridge?
—Oui, c'est moi, et je ne sais quel intérêt vous pouvez avoir à connaître mon nom.
—Vous l'apprendrez bientôt. C'est vous qui avez commandé une division qui croisait, pendant la guerre dernière, devant Ouessant?
—C'est moi!
—C'est donc vous, en ce cas, qui avez... qui avez quelquefois épargné de pauvres pêcheurs, que les cruelles lois de la guerre vous auraient permis de sacrifier impunément?...
—J'ai pu rendre des services à quelques infortunés dans ma longue carrière, mais ce n'est pas à vous qu'il appartient de m'en récompenser. —Oh si! si, vous vous trompez; c'est à moi, c'est bien à moi.... Mes enfants, jetez par-dessus le bord ceux de nos camarades qui ont vaillamment péri: inhumez-les avec les honneurs de la guerre et à la manière des forbans, comme nous: une poignée de main dans leur main glacée, un coup de pistolet dans leur tête endormie; mais frappez-les sur le front, en avant, afin que si on retrouve leurs cadavres, on sache qu'ils ont péri sans détourner les yeux. Après avoir rempli ce devoir, vous nettoierez le pont du brick: je ne veux pas voir une seule tache de sang sur ces bordages... On apprêtera la table ensuite, la table de la chambre du navire,... on la couvrira de tout ce qu'on pourra trouver à bord pour composer un repas splendide, s'il est possible... Mon intention est d'offrir à dîner à ces braves prisonniers et de me réconcilier avec eux avant de les quitter.
Les prisonniers, à ces mots, tressaillent de joie. Ils espèrent la vie. Chacun d'eux se rappelle que souvent on a vu des forbans se montrer aussi généreux après le carnage qu'ils avaient été cruels dans le combat. L'air élevé du capitaine pirate ne semble pas éloigner l'idée d'un acte de générosité et de clémence. Les infortunés!
Rodriguez, après avoir donné ses ordres à bord du brick, saute à bord de l'Albatros. Il se présente tout palpitant aux yeux affaiblis de sa maîtresse, sur la plaie de qui on a posé le premier appareil. Mosquita jette sur son amant des regards où se peignent à la fois la douleur, l'espoir et la satisfaction. Sa bouche décolorée murmure, malgré les recommandations du chirurgien, des mots que l'oreille de Rodriguez recueille avec distraction. Je t'ai sauvé la vie, lui dit-elle, c'est là ce que je demandais au ciel avec le plus de ferveur. Oh! que je serais heureuse de mourir pour toi!... Mais qu'as-tu donc, mon ami? que cherches-tu ainsi avec tant d'agitation?—Je ne puis tout t'expliquer encore, Mosquita. J'avais une soeur... Celui qui me l'a ravie, l'infâme capitaine anglais, je le tiens... Tu sais cette lettre signée de son nom odieux, jamais encore elle ne m'avait quitté... Avant le combat j'ai ôté ma veste; la lettre était dans ma poche, je la cherche!.. je la... Ah! que le hasard soit béni! tiens la voilà, la voilà, cette lettre!... Ils ont répandu ton sang les lâches... Ils vont payer cher chacune des gouttes de ce sang précieux.... Sois tranquille, dans une heure je serai près de toi, et tu auras été vengée, et le ravisseur de ma soeur aura expié son crime... Adieu. une heure de patience encore, ma Mosquita, ma bien-aimée...
Rodriguez, en prononçant ces paroles, revient à bord du brick anglais; les prisonniers l'attendent; le repas de réconciliation est servi dans la chambre, comme il l'a ordonné; le mot, un mot mystérieux est donné aux forbans par leur capitaine: ils n'ont répondu à ses ordres cachés que par des signes de tête, et en jetant des regards brûlants sur leurs victimes. Les officiers prisonniers descendent: ils se placent à table, Rodriguez au milieu d'eux, le vieil amiral en face de lui. On sert le dîner: les bouches sont muettes; les mets sont à peine effleurés par les tristes convives de ce festin si sombre; c'est par complaisance et pour obéir à la fantaisie de leur funeste vainqueur, que les Anglais ont consenti à s'asseoir à ses côtés. Le dessert est servi: Rodriguez sourit; le vin est versé dans des verres qu'élèvent des mains tremblantes. A la réconciliation et à la générosité! dit en se levant le vieil amiral!... Non, répond Rodriguez d'une voix tonnante: A la vengeance et à la mort! Connais-tu cette écriture et ce nom? s'écrie-t-il, en présentant à l'amiral sa propre lettre au bout d'un poignard.—Ah! nous sommes perdus! crie le vieillard à la vue de ce billet qu'il reconnaît avoir écrit aux pêcheurs d'Ouessant. Il a à peine le temps de prononcer ces derniers mots: les forbans restés dans le vestibule et au bas de l'escalier de la chambre pendant le repas, entrent le poignard levé: chacun d'eux saisit un des Anglais, et d'un bras guidé par la rage, ils clouent sur la table même où ils s'étaient assis, les convives infortunés de ce repas de sang! Les meurtriers montent haletants sur le pont; les autres prisonniers ont entendu les cris de leurs chefs: ils veulent fuir les pirates en se jetant dans les flots; la fureur de leurs assassins les poursuit partout: ils tombent sous les coups qu'ils cherchent à éviter, et leurs cadavres saignants sont hissés au bout des vergues, suspendus sous les hunes ou amarrés dans les haubans....
C'est alors que l'on sépare le trois-mâts et le corsaire, du brick où la mort seule règne... L'ordre d'incendier le trois-mâts est donné: son malheureux équipage va périr dans les flammes, et pendant cette exécrable exécution, Rodriguez, un morceau de craie à la main, trace avec rapidité sur les bordages et les pavois du brick anglais, ce mot, ce mot cruel qui s'échappe de son coeur et que sa bouche convulsive murmure encore: VENGEANCE! VENGEANCE!