L'Albatros s'éloigne du trois-mâts, qui flamboie, et du brick, qui se balance sur les flots avec ses vergues garnies de cadavres et ses dalots d'où le sang coule pour aller rougir la mer qui clapote sur les bordages couverts de chairs éparpillées... La nuit descend bientôt sur les vagues plaintives, et au loin dans l'obscurité, les pirates, le menton appuyé sur le bastingage de leur corsaire, contemplent l'incendie du trois-mâts, qu'ils aperçoivent encore comme un phare immense. L'Albatros cingle vers Carthagène. Il est temps qu'après tant d'exploits et de fatigues, les pirates aillent chercher dans le port ce repos qu'ils ont si vaillamment et si noblement acheté!
Quelques jours, un mois peut-être, après ce massacre, des caboteurs rencontrèrent à la mer le brick la Baleine. Les premiers marins qui l'abordèrent dans leurs embarcations, s'en éloignèrent avec terreur en voyant ces cadavres putréfiés suspendus au bout des vergues, ou cloués avec des poignards rouillés sur la table de la chambre, encore couverte des restes du repas funeste.... Au haut des mâts, des têtes d'hommes pourrissaient, battues par les vents et la pluie.... Sur toutes les côtes et dans toutes les îles, on entendit répéter que des pirates massacraient les équipages qui tombaient entre leurs mains; et le mot VENGEANCE, VENGEANCE écrit sur les pavois du brick la Baleine, alla porter l'effroi bien au-delà encore des mers où l'Albatros avait laissé la trace sanglante de sa route!
10
Crainte, dégoût, trame homicide, fuite,
rencontre.
«Enfants, nous nous sommes tous conduits avec bravoure, et de manière à nous faire pendre ou fusiller si jamais on vient à découvrir ce que nous avons fait de grand et d'audacieux. Je compte aussi sur votre silence, parce que votre tête est au bout de la moindre indiscrétion; mais si l'un de vous osait trahir ses camarades, son affaire serait bientôt prête. Je promets un baril de piastres à celui qui m'apportera le cadavre du coupable. Au moyen de cette récompense, je serai sûr de trouver plus de vengeurs que de traîtres parmi nous. Voilà ce que j'avais à vous dire pour votre sûreté et la mienne, avant de rentrer à Carthagène... Amure la grand'voile, hisse et borde les perroquets, et laisse courir la barque!»
Cette simple allocution de leur capitaine est accueillie avec faveur par les forbans. Ils jurent d'exterminer le premier d'entre eux qui ouvrira la bouche sur les événements qui doivent être ensevelis dans l'oubli le plus profond. L'ivrognerie, disent-ils, n'excusera même pas l'indiscrétion, et celui qui, même fût-il en ribote, rompra un silence qui importe à tous, ne se réveillera pas de sa coupable ivresse.—Et, à ces mots, les mains des matelots ont arraché leurs poignards de leurs ceintures, pour sceller leur serment de la plus terrible menace...
L'Albatros rencontre sur sa route des croiseurs, des corvettes et des frégates. Mais, travesti en dogre comme il l'est, mais misérablement barbouillé, et ayant l'air de se traîner péniblement sur les flots, aucun bâtiment de guerre ne songe à lui donner chasse et à le visiter. Une frégate française va même jusqu'à lui demander s'il n'a pas eu connaissance d'un brick peint en noir, avec une guibre surmontée d'une figure représentant un oiseau de proie. C'est l'Albatros lui-même que veut désigner la frégate, et le capitaine de l'Albatros lui répond qu'il a laissé le navire dont on lui parle mouillé à Saint-Thomas sous pavillon colombien. La frégate le remercie de ce renseignement, et elle s'éloigne du pirate, qui, pour lui parler, a fait cacher tous ses matelots dans la cale, et fait mettre inoffensivement ses canons en vache, le long du bord.
Bientôt on aperçoit la côte de Carthagène! Carthagène, d'où le terrible Albatros est parti avec de la poudre et des canons, et où il va rentrer chargé d'or et de gloire, car les forbans prennent le carnage pour de la gloire! Déjà dans le port un grand nombre des prises qu'il a faites ont attéri. Le nom de Rodriguez a été porté aux nues par les indépendants, et c'est Rodriguez qui revient avec des blessés, avec son navire avarié et sortant victorieux d'un long et terrible combat.
—Contre qui s'est-il battu ainsi? se demande-t-on.