PAGE 20, LIGNE 20.
[6] Sang-froidement, est un adverbe de manière qui, certes, est bien loin d'être français; mais il est matelot. Les marins, qui ne se piquent pas de parler correctement la langue dont ils se servent par habitude, se piquent de faire entrer dans le moins de mots ou de lettres qu'ils peuvent, l'idée qu'ils ont besoin d'exprimer le plus promptement possible. Au lieu de dire avec sang-froid, il peut leur sembler quelquefois logique de dire sang-froidement, comme ils nous entendent dire simplement, pour avec simplicité. Et remarquons bien que ce ne sont pas eux qui cessent d'être logiques avec les allures irrégulières de notre langue: c'est notre langue capricieuse, au contraire, qui a presque toujours le tort de ne pas être assez logique pour eux. Si par malheur l'Académie française avait à créer des verbes, pour exprimer le plus imitativement possible le battement d'une voile, l'action de descendre un fardeau à la poulie, ou celle de détacher une amarre, croyez-vous bien qu'elle inventât des mots plus brefs, plus complets que ceux de ralinguer, affaler, ou larguer, pour dire une voile qui bat, un poids que l'on descend en douceur, une amarre que l'on détache!
Une voile qui faséie ou qui flavie, une amarre qui rippe en se raidissant, un câble qui se raque sur le fond, un cordage que l'on trésillonne en l'étreignant avec un anspect, la mer qui moutonne à l'horizon, la lame qui déferle à bord, le navire qu'on remorque, le corsaire qui cingle en pinçant le vent, le remoux que laisse le courant, la mer phosphorescente qui brésille, le hunier qu'un coup de vent déralingue, m'ont toujours paru d'excellentes onomatopées.
PAGE 22, LIGNE 1.
[7] Je ne sais en vérité pas quel rôle a pu jouer le singe de Madras, dans l'histoire des humaines superstitions, ou dans celle de l'idolâtrie des peuples de l'Inde. Mais ce que je sais fort bien, c'est l'importance que la patte de ce singe fameux a acquise dans les entretiens des marins. Jamais le bœuf Apis, et le chien Anubis, ne jouirent, même dans la payenne Egypte, d'une célébrité plus grande que celle qu'a obtenue dans la tradition maritime, la patte de ce singe de Madras, si digne d'occuper et d'exercer la science de nos archéologues. Quant à moi, tout ce que je suis fondé à admettre pour me faire une idée un peu complète de l'opinion que se sont formée les matelots sur ce fabuleux animal, c'est qu'un singe régnait à Madras, ou y était adoré comme un dieu, ce qui est à peu près la même chose, et qu'un téméraire osa couper la patte du quadrumane, auquel on voulait peut-être lui faire rendre hommage comme à un souverain ou à une idole. Telle est l'explication sinon la plus savante, du moins la plus naturelle que j'aie trouvée, pour rendre quelque peu intelligible pour moi l'allégorie peut-être cachée sous cet emblême; et ce qui me fait ajouter quelque prix à cette manière de penser, c'est l'expression dont les matelots se servent pour rabattre l'orgueil du crâne qui les provoque, ou du fanfaron qui ose les défier… Ah ça! disent-ils, est-ce toi qui as coupé la patte du singe de Madras? Certes, celui des lieutenans de Cambise qui fit mettre comme un gigot, le bœuf Apis à la broche, a acquis bien moins de renom populaire que l'illustre inconnu qui a coupé la patte du mystérieux singe de Madras.
Bien malheureux est le capitaine qui fait dire à l'équipage dont il a pu être jugé sur ses premiers actes: Ce n'est pas encore celui-là qui a coupé la patte du singe de Madras.
PAGE 28, LIGNE 1.
[8] Le militaire nomme le soldat près duquel il couche à la caserne, son camarade de lit. Le marin appelle son matelot, le camarade avec lequel il partage son hamac. Ce nom de mon matelot, qui a quelque chose de si confraternel et de si touchant dans son acception la plus restreinte, a été introduit avec assez de bonheur dans le langage imposant de la tactique navale. Dans une escadre, le matelot d'avant ou le matelot d'arrière d'un vaisseau, est le vaisseau qui le précède, ou celui qui le suit en ligne: c'est en un mot son ami de bataille, son compagnon de manœuvre et son camarade au feu.
Amateloter deux hommes dans le service du bord, c'est leur donner le même hamac, c'est leur affecter le même poste de repos dans la batterie ou l'entrepont; c'est le plus souvent, aussi, lier ensemble leurs deux existences, et leur imposer en quelque sorte, avec les mêmes devoirs, une amitié qui ne finit ordinairement qu'avec leur vie. Dans cette carrière de l'homme de mer, semée de tant de fatigues et de privations, hérissée de tant de vicissitudes et de dangers, s'il est entre deux hommes, un nom plus doux que celui de mon ami, un titre presque aussi tendre et aussi sacré que celui de mon frère, c'est bien certainement celui de mon matelot.
PAGE 29, LIGNE 4.