«Quelle avarie s'est-il donc avoir faite dans les œuvres-mortes? se demandaient les uns aux autres mes matelots de louage pendant le voyage. A-t-il un tour dans ses câbles ou la goutte descendue dans la cale, pour rester toujours couché comme une cagne? En les entendant blaguasser de la manière susdite, je me disais: Oui, va toujours, tas de lofias: à terre, je t'apprendrai la loi en te faisant voir comment on marche dans le pays, quand on ne veut pas laisser rouiller ses quilles en route.
«Et comme de fait, en arrivant à Saint-Thomas, où il y a des avocats et de la justice, je signifiai aux Américains, que n'ayant pas bougé de ma cabane, je n'avais pas eu de navire sous les pieds, mais sous le dos, et que conséquemment et d'après le code pénal, je ne leur devais pas un taquet du navire dont ils voulaient raccrocher la moitié. Ils me qualifièrent de gueux et de scélérat, et je leur fis prouver devant la justice qu'ils étaient des simples et des crédules. Nonobstant, les juges en bonnets pointus, me commandèrent de leur payer quelque chose pour le voyage, et comme, avant tout, il faut être juste quand la justice vous force à être bon enfant, je finis par obéir au commandant en chef de l'escouade de juges qui m'avaient fait passer sur l'avant du tribunal.
«J'avais, en outre de ça, un vœu conclu à la mer à remplir à Saint-Thomas. Mon vœu, je l'ai rempli, et mieux que rempli quelquefois, et même avec une partie de l'argent gagné à la sueur de mon front et à la sécheresse de mon estomac; car, pendant les neuf mois que j'ai passés à la mer, je puis bien dire que je n'ai souvent bu ni mangé mon content. Mais la terre, comme on dit, paie les fautes de la mer, et tout aujourd'hui, Dieu merci, est payé, excepté vous. Néanmoins, tout le pécune que j'ai gratté d'un bord et de l'autre, est dans deux barils que j'ai laissés chez une hôtesse, et auxquels j'ai donné de temps en temps quelques petits soufflets d'amitié, sans leur faire trop de mal. Vous dire combien il y a de livres, sous et deniers dans ces petits barils de galère, c'est ce que je ne puis pas vous confirmer, attendu qu'il me serait moins malaisé de regagner encore tout cet argent là, que d'en compter seulement le demi-quart. Vous qui savez calculer, vous calculerez tout cela, et vous vous rendrez mes comptes en règle, si vous voulez vous donner la peine de faire ce que je ne ferai jamais de ma vie. A présent vous venez d'apprendre tout ce que j'ai fait pour le bien du service de notre aimable société. L'honnête homme agit comme il peut dans sa vie, et non pas toujours comme il veut. Il n'y a, vous le savez bien, que notre très saint père le Pape qui puisse répondre de tout et qui ne se trompe jamais sur aucune chose, le vieux Paria qu'il est!
«Ma foi, je vous ai tout dit, et je crois que c'est ça! Finus coronat opis, comme dit l'anglais. Voyons, vous autres, à présent que j'ai fini, est-ce que je vous ai largué trop de bêtises?
VIII
NARRATION DE FRÈRE JOSÉ
«Bien peu de jours de ma vie se sont écoulés, sans que je ne me sois rappelé ce que nous répétait souvent au séminaire, un ancien vicaire qui passait pour avoir fait autrefois des siennes: Le monde, nous disait ce vénérable praticien d'erreurs mondaines, commence à se faire bien vieux, et c'est cependant du nouveau qu'il faut sans cesse, à cet antique enfant, avide de tout et blasé sur tout. Pour moi, mes jeunes amis, j'aimerais cent fois mieux aller prêcher un bon petit schisme tout neuf, aux Esquimaux ou aux Californiens, que de rabâcher chaque matin aux fidèles de Nanterre ou de Saint-Denis, la messe dont ces braves gens doivent être aussi fatigués que moi pour le moins. Ne me parlez pas de marcher sur un vieux plancher, quand on ne porte plus que des savattes.
«Jamais le sens profond que cachait cette parabole de l'expérience, ne se présenta plus lumineux à mon esprit méditatif, qu'au moment où je vous fis mes adieux et où je reçus les vôtres, pour aller pratiquer au loin la profession qui nous est commune. Après avoir repassé et pour ainsi dire ressassé dans toutes les cases de mon cerveau, le nom des lieux où je pourrais planter ma tente vagabonde avec quelque espoir de rencontrer un gras pâturage pour mes chères brebis, je me décidai à cheminer vers Saint-Domingue, ancienne colonie hispanico-française, rajeunie et reblanchie par les nègres, sous la domination tant soit peu caraïbe d'Haïti. Mes raisons pour laisser choir doucement le ballon de ma destinée sur ce point terrestre plutôt que sur un autre, méritent de vous être exposées, et vous les trouverez logiquement déduites dans les réflexions suivantes, que je faisais tout en me rendant sur un schooner américain, de la Pointe-à-Pitre, vers la partie d'Haïti gouvernée par Christophe premier, le nègre-Roi, et le Roi de tous les nègres[3].
«Saint-Domingue, me disais-je donc, en pesant avec maturité et un à un, les motifs de ma résolution, Saint-Domingue est un pays nouveau, ou tout au moins un pays retourné, qui peut aujourd'hui passer pour assez raisonnablement neuf. Il n'y a plus là de civilisation qui vienne contrarier à chaque pas les projets d'un homme déterminé à gouverner sa barque en dehors des lois ordinaires de la société, et au large des usages consacrés par l'incommode droit des gens. Les forbans jusqu'ici paraissent s'être si bien trouvés de l'exploitation de ces parages fortunés, qu'il ne s'écoule guère d'années où l'on ne pende une bonne douzaine au moins, de ces honnêtes gens. Or, pour qu'il y ait tant de forbans à pendre chaque année à Haïti, il faut nécessairement que les forbans ne se lassent pas de fréquenter les abords de cette île fameuse; et pour qu'il y ait un aussi grand nombre de forbans sans cesse disposés à se faire pendre là plutôt qu'ailleurs, il faut nécessairement aussi qu'ils trouvent là plutôt qu'ailleurs, quelque chose qui vaille la peine de leur faire braver le gibet qu'ils rencontrent quelquefois sur leur route; car, s'il en était autrement, je ne vois pas pourquoi ils iraient affronter pour rien dans ces parages, le croc et la potence, la dernière raison, ultima ratio, l'argument final en un mot, de la société contre eux. Les coquins de notre espèce, passez-moi l'épithète, ne raisonnent pas encore assez mal leurs intérêts, pour devenir absurdes aux dépens de leur propre peau. Rendons-nous donc à Saint-Domingue, me disais-je toujours. C'est l'ancien refuge des Boucaniers et des frères-la-côte, ces illustres ancêtres qui n'étaient pas plus bêtes que nous[4]; faisons comme eux, et le ciel bénira peut-être nos efforts comme il a béni leurs glorieux travaux.
«D'ailleurs, m'écriai-je encore, pour m'affermir dans ma première détermination, il n'y a plus maintenant à Haïti que quelques millions de nègres qui se croient devenus quelque chose de libre, parce qu'ils ont réussi, la fièvre jaune les aidant, à chasser ignominieusement leurs anciens maîtres. Avec ces gaillards là, tout bouffis de l'orgueil de leur facile victoire, il doit y avoir moyen d'entrer aisément et brusquement en matière, et bien fin, ma foi, sera le diable, s'il parvient à me couper les vivres, là où avec la faim que j'ai, je sentirai des vivres à me mettre dans la besace.
«Rempli de ces idées spéculatives, et du zèle que m'inspirait le désir de faire quelque chose de bien sur un plan solidement assis, je débarquai bientôt au Cap Français. Je songeai d'abord, en posant en toute sécurité le pied à terre, à bien ramasser ma conduite autour de moi, et à ne pas m'empêtrer les jambes dans les premiers événemens ou le semblant de bonnes occasions qui viendraient se présenter à moi. La guerre d'attaque peut réussir quelquefois aux fous et aux imbéciles qui se sentent le cœur plein et les oreilles chaudes; mais la guerre défensive est le fait des esprits méditatifs, ou des gens qui croient avoir quelque chose à perdre. J'avais avec moi, vous le savez bien, les huit mille gourdes que je tenais de la libéralité et de la confiance de notre respectable ami.