«Le roi Christophe premier et dernier, informé par les espions de sa couronne, de mon débarquement imprévu au beau milieu de ses états un peu désorganisés, me fit l'honneur et le déplaisir de m'inviter à passer dans son palais, pour me demander ce que je comptais faire dans ce pays soumis à son autorité souveraine, ou plutôt au dévergondage de son despotisme. Je répondis à sa Majesté, en homme déjà préparé à toutes les investigations et aux plus mauvaises chicanes, que j'avais le projet philantropique de me livrer moyennant son autorisation, à la traite des blancs des colonies voisines, attendu qu'il y avait assez long-temps que les blancs se livraient impunément à la traite des noirs. Le malin nègre eut l'air de me prendre pour un insensé ou pour un idiot, ce qui est à peu près la même chose aux yeux des gens qui se croient plus madrés que les fous ou les imbéciles qu'ils dédaignent. Je me gardai bien, ainsi que vous devez le penser, de chercher à désabuser le monarque d'une erreur qui favorisait si complètement mes intentions secrètes. Mais Christophe ayant envie depuis long-temps d'attacher, en sa qualité de Roi, un fou ou un magot à son service, s'avisa d'ordonner à ses grands et petits mouchards, de me regarder à l'avenir comme le bouffon ordinaire du Palais, et de me laisser aller librement mon train sans jamais me perdre de vue. C'était ma qualité de blanc, que le drôle était bien aise d'humilier dans la personne d'un des bipèdes de mon espèce, et je passai bientôt enfin, grâce à cet avancement inattendu et inespéré, pour le Triboulet ou le Langéli de sa Majesté intertropicale.

«L'île d'Haïti, depuis l'anéantissement de l'armée du général Leclerc, avait comme vous ne pouvez l'ignorer, le bonheur d'être libre et en guerre civile sous les drapeaux ennemis et patriotiques de Dessalines, de Christophe, de Rigaud et de Boyer. C'était un état d'indépendance qui faisait pitié à voir, et au milieu duquel il était impossible de se reconnaître. Les étrangers que leurs mauvaises destinées, ou un caprice presque aussi malheureux que la plus mauvaise destinée, conduisaient dans ce lieu de discorde et de liberté, s'y trouvaient presque aussi maltraités et aussi sévèrement surveillés que les habitans et les nationaux eux-mêmes. Quand je voulus armer pour mon compte et sous mon nom, par exemple, une petite goëlette pour faire soi-disant le cabotage de la colonie, on m'apprit en me menaçant de toute la rigueur des lois, que personne ne connaissait encore, qu'il n'y avait pas de cabotage praticable dans un état indépendant dont tous les ports étaient bloqués, tantôt par un parti, tantôt par un autre; et qu'il serait absurde au gouvernement d'accorder ce droit, ce qui était par le fait de toute impossibilité. Je réclamai alors la simple autorisation d'armer un aviso de plaisance, pour faire faire de temps à autre, quelques petites promenades anodines et maritimes aux insulaires les plus riches et les plus comme il faut du pays. Le secrétaire de la marine et le collecteur de la Douane me firent observer, que pour avoir le privilège de posséder un bâtiment de la république nègre, il fallait jouir au préalable de l'avantage d'être noir comme le gréement de la barque que l'on voulait armer, ou tout au moins justifier du fait d'être issu d'une famille aussi bronzée que le cuivre du bateau que je m'étais proposé de mettre à la mer. Je trouvai, pour éluder ces impertinentes conditions, un ancien prince de la côte de Guinée, qui consentit, en sa qualité de citoyen haïtien naturalisé, à acheter sous son nom et après s'être lui-même vendu à moi, un caboteur que j'équipai de trente et quelques déserteurs européens que je ramassai à grands coups de tafia dans les bouchons et autres lieux encore plus suspects du royaume régénéré.

«J'étais venu à St.-Domingue, comme je vous l'ai déjà dit, avec l'espoir de faire du nouveau et de l'inattendu, dans une contrée passée à la lessive brûlante de l'insurrection, et en poursuivant toujours, bien entendu, l'idée que m'avait inspirée la vieille maxime de cet ancien vicaire dont je vous ai parlé en commençant ma petite histoire. Le projet que, du reste, j'avais nourri, et, en quelque façon, engraissé du sucre de mes réflexions en armant sous le nom d'un prince de Guinée, mon bateau caboteur, était assez drôlet, comme vous allez en juger par vous-mêmes. Mon intention, après avoir réuni à mon bord, sous un prétexte un peu foncé en couleur, une aussi grande quantité de nègres que j'aurais pu en trouver, mon intention, ai-je dit, était d'appareiller à l'improviste du Cap Haïtien, d'aller vendre les peaux de mes républicains mystifiés à la Havane, et de revenir ensuite croiser et pirater dans les débouquemens des Iles-sous-le-Vent. Pour parvenir à me livrer avec quelque chance de succès à cette espèce d'espiéglerie, et à faire convenablement cette sorte d'école buissonnière maritime, j'annonçai un jour à toute la négraillocratie du lieu, qu'il y aurait incessamment fête, repas et feu d'artifice à mon bord, et que les curieux et les amateurs y verraient le spectacle extraordinaire d'un homme blanc mangé par un requin noir. Comme depuis long-temps on était habitué à me regarder comme un monomane, dont le monarque lui-même n'avait pas dédaigné de s'amuser un instant, on ne trouva pas très surprenant que je me fusse mis dans la tête de régaler le beau monde haïtien du spectacle d'une de mes extragavances ordinaires. Quelle défiance raisonnable aurais-je pu d'ailleurs inspirer, en engageant les amateurs à se réunir et à venir se récréer à bord d'une barque à peine armée, et en apparence incapable de prendre inopinément la mer? Il aurait fallu être doué d'une perspicacité plus qu'africaine ou haïtienne, pour deviner le mystère du projet que j'avais conçu, sous le voile trompeur des apprêts les plus inoffensifs. Rien donc ne pouvait m'alarmer sur l'issue d'une tentative secrète qui n'avait encore éveillé les soupçons de personne, et que tout jusque là avait semblé favoriser au-delà même de mes petites espérances. On parut même me savoir gré, dans la société qui s'égayait le plus à mes dépens, de la politesse que j'avais eue de choisir pour le spectacle annoncé, une allégorie qui tendait à figurer la couleur européenne d'un homme blanc, sacrifiée à la couleur guinéenne d'un requin noir. L'emblème fut trouvé fort, mais délicat et agréablement choisi. Le royaume de Christophe premier ne possédait pas en tout un seul navire qui fût en état de me donner la chasse, quand une fois je serais parvenu en appareillant, tant bien que mal, à enlever la traite de noirs improvisée que je me proposais de faire dans le pays. Il y avait bien cependant quelques coups de canon à risquer par ci par là, dans le cas où je filerais avec mon personnel sous les batteries de terre. Mais, me disais-je avec assez de sens, ce me semble, un coup d'éventail à boulets est bientôt passé, surtout quand il est donné à la hâte, et reçu avec courage. Et puis d'ailleurs, la crainte qu'auront les canonniers haïtiens de tuer à mon bord, leurs compatriotes en visant gauchement ma goëlette, pourra bien nous épargner une bonne partie de la volée qu'ils nous enverraient impitoyablement, s'il n'y avait qu'à hacher des blancs comme nous, tuables et canonnables à merci. Va donc pour le coup d'éventail à mitraille! pensai-je. L'honneur de réussir vaut bien le danger que me fera courir une aussi noble tentative.

«Il existe au monde une foule de gens à qui il faut toujours quelque chose ou quelqu'un à respecter, troupeau servile qui ne saurait vivre sans un berger qui le fouette, ou un chien qui lui morde le derrière. Moi, Dieu merci, j'ai le bonheur de ne respecter personne, ni rien. C'est une assez utile philosophie, que je me suis faite comme cela, en voyant les hommes comme ils sont, et en appréciant toutes les choses à leur juste valeur. Quand ma chaussure me gêne, je l'élargis au moyen d'un couteau, dût-elle, après cette petite incision, ne me durer qu'un jour. Pourquoi ne ferais-je pas pour d'absurdes préjugés, ce que l'on fait pour une chaussure trop étroite ou pour un soulier mal fait? Cette réflexion m'était passée par la tête, long-temps avant mon débarquement au Cap Haïtien; car je vous prie de croire que je n'étais pas venu là, dépourvu de principes, et pour y faire un cours pratique de science humanitaire.

«Mais revenons à l'objet principal de mon récit; j'avais donc fait annoncer au son du tambour, et au moyen de cent grandes affiches placardées dans toutes les rues de la ville, l'étonnant spectacle que j'avais préparé. La curiosité fut vive, la foule devait être considérable. Mais, hélas, comme dit l'Écriture, combien les projets de l'homme sont vains, et combien sa prévoyance est misérable! ou, en d'autres termes:

Quantum animis erroris inest!

«Le soir même, où je devais donner ma fête sur l'eau à l'aimable société d'Haïti, le roi Christophe eut pour la seconde fois envie de me faire venir devant lui; et pour être encore plus sûr de l'empressement que je mettrais à me rendre à ses ordres suprêmes, le monarque eut soin de m'envoyer chercher par quatre contrefaçons de grenadiers et une apparence de caporal de sa garde royale. Un autre que moi n'aurait pas manqué de perdre d'abord la tête en pareille circonstance. Mais moi, plus calme et plus résigné que beaucoup de gens ne l'eussent été à ma place, je pensai que ma tête était la première chose que je dusse ne pas perdre, et qu'il serait toujours temps d'en faire le sacrifice, quand il n'y aurait plus possibilité de la disputer à la faux du malheur ou au glaive du despotisme.

«Dès que sa majesté m'aperçut arrivant à elle au milieu du cortège qu'elle avait eu la trop grande bonté de m'envoyer, pour me conduire court et ferme dans son palais, elle n'eut rien de plus pressé que de me demander en me présentant une boucle de fer qu'elle tenait assez maladroitement dans ses gracieuses griffes:

—Comment, s'il vous plaît, nommez-vous cela?

—Mais, sire, répondis-je aussitôt avec respect et présence d'esprit en reconnaissant cet objet pour m'avoir appartenu, cela se nomme vulgairement un piton ou une boucle en fer?