—Demandez à être enterré aux Sacristains, me dit vivement et tout bas à l'oreille une jeune mulâtresse qui venait de s'agenouiller près de moi après m'avoir lancé comme les autres son coup de goupillon.

—Oui, reprit le grand estafier, je te demande pour la seconde fois où tu veux être enterré?

—Je demande à S. M. à être enterré aux Sacristains, répondis-je alors: c'est la dernière volonté d'un mort, et elle doit être sacrée comme la parole d'un roi.

Fiat voluntas tua! dit gravement l'évêque à qui Christophe venait de souffler un mot; et le prélat, tout fier d'avoir ainsi paraphrasé en latin un des passages de son Pater, tourna avec respect ses gros yeux roulans sur la face épanouie du monarque satisfait.

«Et aussitôt, voilà que tout mouillé, et presque à la nage dans mon cercueil transformé en embarcation coulant bas d'eau bénite, on m'emporte de l'église pour être inhumé aux Sacristains, sans que je puisse encore savoir si j'avais fait là une bonne ou mauvaise affaire, en suivant le conseil de la petite mulâtresse. Car, sur mon honneur, c'était la première fois de ma vie que j'entendais prononcer ce mot de sacristains qui pouvait également désigner un lieu bon ou mauvais, une communauté de religieux ou un cimetière.

«Depuis le jour fatal où il a plu au ciel de me donner, je ne sais comment, deux jambes pour marcher, comme il donne aux vautours deux ailes pour voler, j'ai voyagé à pied, à cheval, en voiture, en palanquin et même en charrette. Mais jamais encore il ne m'était arrivé de voyager en cercueil, et c'était au tyran Christophe qu'il était réservé de me faire connaître ce nouveau moyen de locomotion. Pendant deux nuits et trois jours, ou, pour parler plus rationnellement selon les faits, pendant deux siècles et trois éternelles nuits, on me tringuebala, dans ma niche horizontale, à travers des ravins et des mornes où mon escorte harassée fut plus de cent fois tentée de me faire rouler du haut en bas des précipices, pour s'épargner la peine de me conduire plus loin. Je demandai bien aux dragons qui m'accompagnaient, et qui tous avaient des éperons argentés et les pieds nus, ce que c'était que les Sacristains; mais à chacune des questions de ce genre, le chef de mon escorte me flanquait sur la tête le bout du drap mortuaire qui recouvrait ma bière, et par-dessus le drap mortuaire, un coup de plat de sabre qui m'encourageait fort peu à renouveler mes interrogations. C'était, disait-il, l'ordre du roi. Je donnai mon sort au diable, et le roi par-dessus le marché. C'était là tout ce qu'il m'était permis de faire impunément et librement.

—Et le nécessaire? s'écria maître Bastringue à la fin de ce paragraphe! Tu n'avais rien à manger, bon; mais pour arriver, tu devais avoir besoin… car enfin, dans ton coffre, il fallait bien… tu devais, à ce que je crois, être joliment pressé d'arriver à ta destination.»

Frère José jugeait à propos de ne pas tenir compte de la remarque que venait de faire l'interrupteur, et il continua ainsi, en tournant un des feuillets du cahier qu'il nous lisait:

«Le soir du troisième jour de mon martyre ambulant, j'arrivai enfin dans ma funèbre chaise de poste, en face des ruines d'un édifice qui me parut avoir été autrefois un couvent ou un monastère espagnol. La mer d'une large baie venait battre le pied de ce reste de monument isolé, ou tout au moins oublié sur le triste rivage qu'il fatiguait du poids de ses antiques fondemens. A ma grande surprise, et aussi à ma grande satisfaction, je vis l'officier commandant mon escorte, sonner à la porte de la maison abandonnée, d'où sortit bientôt une sorte de spectre vêtu en manière de pélerin ou de quelque chose de semblable. Un guichet latéral s'ouvrit, et l'on m'introduisit par ce guichet dans la communauté, car c'en était une, à peu près comme on jette un billet à la poste par le trou pratiqué pour recevoir les lettres. Deux momies vivantes s'emparèrent alors de moi et de mon emballage, pour nous déposer l'un et l'autre en travers sur deux bancs placés parallèlement au milieu d'une salle vaste et lugubre. Une des momies alluma une chandelle à la lueur de laquelle sa main desséchée traça un reçu qu'elle délivra sans doute pour sa responsabilité personnelle, à l'officier qui m'avait conduit du Cap dans ce funeste lieu de réclusion ou de mort. L'officier, nanti de son certificat en bonne forme, s'en alla pour me laisser seul et toujours emballé, parmi ces nouveaux hôtes dont j'ignorais encore l'espèce, le nom et la profession.

«J'étais aux Sacristains, sur les bords de la baie dite des Flamands, à quelques lieues de la petite ville des Cayes.