«Une minute ou deux après ma nocturne entrée au couvent, le frère portier alla chercher le frater, le frère barbier de la compagnie, pour exercer sur la partie inférieure de mon blême visage, les fonctions d'un ministère qu'il n'était probablement accoutumé à remplir qu'en plein jour. Je possédais une barbe d'une longueur effrayante, et, selon mon habitude, des cheveux assez courts. Au lieu de me délivrer du supplément de barbe qui m'incommodait beaucoup, le frère-raseur fit tomber sous son instrument contondant, tous les cheveux qui me restaient encore, et auxquels je pouvais tenir quelque peu… C'était apparemment la règle; elle me parut aussi dure que ridicule, et je m'y conformai comme à toutes les choses ridicules devant lesquelles le sage est obligé d'humilier sa raison.

«La barbe de ma tête achevée, on me fit quitter la position horizontale que j'avais tenue si long-temps, pour reprendre la position verticale dont j'avais presque oublié l'usage; autrement dit, trois frères m'aidèrent à me dresser sur mes pieds, en me jetant sur les épaules une capote de bure grise; l'uniforme de la compagnie dans laquelle je venais d'être incorporé, sans trop m'en douter.

«Je ne chercherai pas à vous donner ici une idée complète de ce qu'était ce couvent des Sacristains. Les détails dans lesquels je serai forcé d'entrer en poursuivant mon récit, vous offriront une peinture assez exacte du lieu et du caractère des gens qui l'habitaient, et qui ne l'habitent plus, je vous en réponds.

«Un petit vieillard maigrelet qui n'était pas plus brun que jaune, rouge ou blanc, mais qui aussi n'était pas moins blanc que mulâtre ou orange, et qui, si l'on peut se hasarder à s'exprimer ainsi, avait le teint multicolore et la physionomie multiforme, me fit entendre les mots suivans la nuit même de mon introduction: C'est au réfectoire, mon frère, que vous avez besoin de vous remonter l'estomac et le moral; car vous devez avoir faim, après le jeûne expiatoire que l'on vous a fait si cruellement subir; nul ici ne se pique d'une homicide abstinence, et notre orgueil monastique ne va pas jusqu'à vouloir s'élever au-dessus des humaines infirmités de notre chétive espèce. Ce que Dieu nous donne dans sa bonté, nous l'acceptons avec humilité et appétit dans notre reconnaissance. Mangez et buvez tant que vous pourrez; user innocemment de tout, c'est faire une œuvre méritoire: l'abus seul est un péché pour nous, et l'excès une impiété.

«J'entrai sur les pas de ce vieillot gris; c'était notre supérieur. Dans le réfectoire du couvent que l'on aurait pu prendre, au premier aspect, pour une salle de cabaret, ou un salon de guinguette, douze ou quinze frères à moitié ivres me reçurent en restant assis pour plus de sûreté, le verre à la main, et en me conviant à m'emboissonner Illico comme eux. Je crus prudent, malgré la politesse de la proposition, de demander quelque chose à manger avant de commencer à boire avec incontinence. On me donna à grignoter les restes encore assez charnus d'un mouton tout entier, quoique ce jour là fût un vendredi et que minuit ne fût pas encore sonné. Je bus ensuite, tant qu'on sembla désirer que je busse, et pour répondre de mon mieux à l'amabilité de l'accueil que je venais de recevoir, je chantai à plusieurs reprises et à la parfaite édification des convives, deux ou trois chansons mystico-lubriques, qu'ils n'avaient jamais entendues et qui parurent réjouir fort leur impudicité. Le lendemain de cette débauche claustrale qui se prolongea probablement assez avant dans la nuit, je me réveillai couché sur un bon lit, sans pouvoir bien me rappeler ce que j'avais fait la veille et sans trop savoir par quel mystère je m'étais trouvé aussi bien niché à mon insçu.

«Une pensée fort sensée, selon moi, remonta alors de mon estomac refait, à mon cerveau rafraîchi par le sommeil. José, me dis-je, en procédant aux soins de ma modeste toilette, vous vous trouvez ici, selon toute apparence, avec de grands bandits, plutôt qu'avec de bons et de sincères religieux. Au séminaire, vous ne vous donniez, pas plus que les autres, la peine d'être hypocrite, et vous avez été chassé ignominieusement du séminaire par des cafards qui valaient encore moins que vous. Ici, vous seriez un sot de ne pas profiter des leçons de l'expérience que vous avez acquise, et que vous avez payée si cher dans votre jeunesse. Conduisez-vous sournoisement, et le destin bénira vos efforts et votre hypocrisie. Comme ils sont tous ouvertement dissolus et grossiers, ces frères, à en juger par ce que vous avez déjà pu voir, il vous faudra ne vous montrer qu'humble dans votre maintien et cauteleux avec l'occasion. Taurus dissimulabat Jovem, dit un ancien précepte payen. Soyez donc cafard tant que vous pourrez l'être, sous votre commode enveloppe, puisque vos collègues se montrent si franchement scandaleux et pervers à tous les yeux; et soyez cafard afin qu'en vous voyant bénin et tartufe, chacun puisse dire de près et répéter au loin: il n'y a qu'un saint homme parmi tous ces pieux débauchés, et ce saint homme, c'est celui qui se montre le plus humilié des vices de ses indignes acolytes.

«Mes petites batteries, ainsi dressées sur les hauteurs culminantes de mon imaginative, je ne songeai plus qu'à battre en brèche la réputation déjà fort entamée de mes licencieux complices. Je dissimulais le jour avec mes pratiques de l'extérieur, et la nuit je me dédommageais avec mes confrères de la contrainte que je m'étais imposée pendant le jour, pour tromper plus sûrement la crédulité des ignares. Le bruit de mon affaire avec Christophe, au cap Haïtien, m'avait déjà mis en vogue dans le pays, comme un objet de curiosité ou de pitié, et la pitié sert toujours admirablement bien la piété. Les nègres des Cayes et de la baie des Flamands, ne me connaissaient plus que sous le nom de Frère-l'enterré, qu'ils m'avaient eux-mêmes donné en riant un peu de moi et en me plaignant beaucoup de l'injustice du roi. Mais quand il y avait un moribond à expédier, un innocent à nettoyer du péché originel dans la sainte eau du baptême, un pénitent à confesser, ou de nouveaux époux à bénir, c'était toujours à leur Frère-l'enterré que les fidèles avaient recours pour se pourvoir des sacremens divers, dont ils croyaient avoir besoin, pour mourir, naître, se purifier ou s'enfoncer dans le saint bourbier du mariage.

Somme toute, la clientelle des saint-frères n'était ni mauvaise ni difficile à exploiter, et ils l'exploitaient assez agréablement et assez fructueusement pour eux, avec les moyens d'application qu'ils s'étaient créés. Notre supérieur avait su persuader aux fidèles des environs, par exemple, que les sacremens qu'ils avaient eu la simplicité de recevoir avec componction jusqu'à l'établissement du couvent, n'étaient que des consécrations de contrebande, de sacrilèges momeries, et comme telles, sujettes à révision complète.

«La réputation, ou tout au moins la notoriété qui m'avait suivi dans la contrée, et que je ne tardai pas à étendre au-delà des limites de la communauté, devint, grâce à mon astucieuse habileté, une grande cause de prospérité pour la boutique des joyeux anachorètes, et aussi, par la suite, un grand sujet de tribulations pour moi. Notre digne supérieur, effrayé de l'immensité de ma renommée, se sentit jaloux, le malheureux, des succès qu'il ne s'était donné ni la peine de rechercher encore, ni le mérite d'obtenir. Il se croyait plus puissant que moi, si humble et si faible auprès de lui; mais je me savais plus dissimulé et plus fin que toute la maison; l'avantage de cette lutte souterraine devait donc naturellement demeurer de mon côté.

«Les paresseux qui ne veulent pas prendre le souci de devenir hypocrites, calomnient l'hypocrisie pour se faire une vertu de leur nonchalance et de leur commode laisser-aller. Mais si l'on savait tout ce qu'il faut de tact et de travail, pour mener à fin un bon projet de dissimulation, on verrait, à la confusion de l'humaine vertu, qu'il y a cent fois plus de mérite à être un hypocrite ordinaire, qu'un brave homme tout franc et un imbécile indiscret, toujours disposé à dire ce qu'il pense, faute de savoir cacher tout ce qu'il aurait intérêt à faire sans bruit et sans éclat. Ce n'est pas ce qu'on fait, mais bien ce qu'on dit, qui nous compromet toujours, et voilà ce qu'ignorent tous ceux qui calomnient le plus l'hypocrisie et les hypocrites.