Les trombes marines, qui furent pendant si long-temps un grand sujet d'effroi pour nos vieux navigateurs, paraissent avoir perdu aujourd'hui, comme toutes les choses que l'on croit voir de près, une partie du prestige qui les faisait tant redouter autrefois. L'aspect d'une trombe semblait menacer d'un anéantissement total le navire assez malheureux pour rencontrer ce spectre des mers. Un coup de canon envoyé à boulet sur la fantastique colonne d'eau pouvait, disait-on, faire s'écrouler sur lui-même ce colosse redoutable des élémens conjurés. Aussi, les anciens bâtimens du commerce n'embarquaient-ils une ou deux mauvaises pièces d'artillerie à leur bord, que pour crever une trombe, ou pour appeler à eux les pilotes dans les momens de détresse, car le naufrage et les trombes étaient les deux plus grands dangers que pouvaient craindre les navigateurs des siècles passés.
Mais, maintenant que l'expérience a réduit, en quelque sorte, les trombes de mer à leur juste valeur, on sait les effets qu'elles sont capables de produire sur les navires qui se trouvent exposés à les recevoir en mer. Plusieurs grands bâtimens ayant été assaillis par ces énormes nuées d'eau ascendantes, en ont été quittes pour avoir vu le tourbillon liquide enlever leurs voiles, une partie de la mâture, et des objets amarrés sur le pont; accident toujours grave il est vrai, mais moins effrayant encore que la destruction totale dont, autrefois, l'approche d'une trombe marine paraissait menacer les navires mêmes du plus fort tonnage et de la plus grande solidité.
La manière dont je m'y prends pour mettre dans la bouche de maître Bastringue la description d'une trombe marine, ne peut amener sans doute qu'une idée très imparfaite de la théorie aux raisons de laquelle il est possible d'expliquer ou de définir ces sortes de phénomènes. Mais pour rendre l'effet que produit en général sur l'esprit des matelots, l'aspect d'une trombe, il fallait bien faire parler un marin autrement que n'aurait parlé un savant de l'Institut, qui aurait observé, par ordre de l'Académie, l'apparition du météore dont il est question dans ce chapitre. Les hommes du commun et les hommes de la science, ont les mêmes yeux, mais ils n'ont ni les mêmes idées, sur les choses qui affectent leurs yeux, ni les mêmes expressions pour rendre les idées que la vue des mêmes objets peut produire sur leur imagination. Or, ce qu'il y a de plus piquant pour les gens du monde, ce n'est guère d'apprendre la manière dont s'y prendrait un savant pour rendre compte des sensations que lui ferait éprouver l'apparition d'une chose extraordinaire. Il y a long-temps que l'on sait que les personnes instruites n'ont qu'un langage pour peindre ce qu'elles observent dans l'intérêt de la science; et malheureusement, la préoccupation à laquelle elles sont presque toujours livrées dans l'ardeur de leurs recherches méthodiques, ne laisse que trop peu de part à cette mobilité d'impressions, que l'on aime à retrouver dans la peinture des événemens saisissans. Or, le langage le plus propre peut-être à rendre fidèlement et énergiquement les impressions les plus vives, et je l'avouerai à ma honte et à la honte de notre langue littéraire, est le langage, ou si l'on veut, le jargon que parlent les hommes du peuple. Cette observation est si désespérante, et si vraie en même temps, que pour décrire les combats, les manœuvres et les tempêtes, toutes choses fort émouvantes de leur nature, le style officiel du bulletin et le style même de l'histoire, a été obligé d'emprunter au langage vulgaire des soldats et des matelots, les termes avec lesquels il devenait possible de rendre certaines idées, et de peindre certains faits. Dumarsais a dit, avec sa haute et profonde raison, qu'il se faisait plus de figures un jour de marché, à la halle, qu'il ne s'en faisait en plusieurs jours d'assemblées académiques. On pourrait encore ajouter pour compléter le sens de cette assertion, que les plus belles figures de rhétorique que nos écrivains aient mises littérairement en œuvre, n'ont pu être empruntées qu'à la rhétorique naturelle des gens qui savent le moins bien exprimer des idées communes.
Que le peuple des halles, des bivouacs ou du gaillard d'avant soit mal habile à rendre dans un idiôme usuel des pensées ordinaires ou des sentimens calmes, c'est là ce que nous ne nierons pas, en nous rappelant surtout combien il semble manquer d'esprit et de chaleur dans ce qu'on pourrait nommer le médium de la conversation. Mais qu'il soit moins pittoresque et moins heureux que les gens d'éducation, pour exprimer les choses qui l'affectent vivement ou qui le passionnent puissamment, c'est là ce que nous contesterons toujours, en invoquant à l'appui de notre opinion l'exemple des faits et l'autorité des preuves les plus irrécusables. Que l'on compare aux mots éloquens les plus péniblement trouvés par nos auteurs, les mots mémorables tout trouvés dans la bouche du peuple en face d'un danger, d'un grand événement ou d'un spectacle sublime. Quel fut l'orateur qui répondit viens les prendre, au roi insolent qui demandait leurs armes aux Lacédémoniens? le peuple de Sparte. Quel guerrier s'écria La Garde meurt à Waterloo? un sergent auquel Cambronne eut la noblesse de restituer ce cri immortel. Qui prononça, dans nos journées de Juillet, cet anathème de quatre monosyllabes contre la royauté suppliante: Il est trop tard? un ouvrier de l'hôtel-de-Ville. A nous deux peut-être les belles phrases, mais aux hommes du peuple les beaux mots.
Pour en revenir aux trombes marines, après la longue digression à laquelle nous venons de nous laisser aller, tout en voulant d'abord ne parler que de ce phénomène curieux, nous reproduirons ici ce qu'un navigateur moderne, aussi justement estimé pour l'étendue de ses connaissances pratiques, que pour la profondeur de son talent d'observation, a publié récemment sur les trombes et les tourbillons. C'est au savant ouvrage de James Horsburg sur la navigation des mers de l'Inde, que nous empruntons la notice qu'on va lire; et nous saisissons d'autant plus volontiers l'occasion de citer le nom de ce marin célèbre, que c'est à l'un de nos bons amis, le capitaine de frégate le Prédour, que les capitaines français doivent l'excellente traduction de James Horsburg.
«Les tourbillons, dit Horsburg, sont souvent occasionnés par des terres hautes et inégales. Lorsque le vent est violent, il descend parfois, des montagnes, des raffales en tourbillons sur la surface de la mer; mais le phénomène appelé tourbillon et que les marins nomment trombe, est attribué à l'électricité. C'est dans les climats chauds et lorsque de gros nuages noirs occupent les régions inférieures de l'atmosphère, qu'on rencontre ordinairement des trombes; l'air est alors surchargé d'électricité, et l'on a en même temps du tonnerre et beaucoup de pluie. Lorsqu'on aperçoit une trombe se former à peu de distance, on distingue un cône descendant d'un des nuages noirs, le sommet dirigé vers la mer; au même moment, l'eau qui est en dessous, s'élève un peu, en prenant la forme d'un nuage ou d'une vapeur blanchâtre, et il en suit un autre petit cône qui s'unit au premier: la trombe est alors complètement formée, mais il arrive souvent que la force motrice n'est pas assez forte, et, dans ce cas elle est bientôt dispersée.
«Il y a au milieu du cône qui forme la trombe, une colonne blanche et transparente qui paraît être dangereuse quand on la voit de loin, attendu qu'elle représente alors une colonne d'eau ascendante; mais en s'en approchant, on voit qu'il n'y a pas de danger. J'ai passé auprès de quelques trombes au moment où le tourbillon se formait, et j'ai été en position de faire les observations suivantes: