L'abus de quelques-uns de ces déguisemens avait fini, pendant nos dernières guerres maritimes, par décréditer tellement l'usage qu'on en avait fait si long-temps, qu'il aurait fallu plus que de la bonhomie pour se laisser abuser encore par de pareils stratagèmes, devenus grossiers à force d'avoir trop souvent réussi. Masquer et aplatir sa batterie sous un long bandeau de toile peinte, rentrer ses canons et fermer ses sabords, placer des balles de coton ou de foin dans ses porte-haubans, dépasser ses mâts de perroquets et mettre son pavillon en berne pour revêtir l'apparence d'un navire en détresse; déchirer ses voiles, avarier sa mâture, faire barbouiller la figure de ses hommes pour se donner les airs coquets d'un équipage ravagé par une épidémie: tout cela n'était plus, vers la fin de nos longues croisières, qu'un misérable charlatanisme de mer, abandonné aux derniers plagiaires du métier, pour abuser les dernières dupes du commun des marins sans expérience et sans finesse.

Un capitaine de Saint-Malo, convaincu du besoin qu'il y avait de rajeunir tout ce vieux système de fraudes, pour pouvoir tromper encore la vigilance exercée que l'abus maladroit de la ruse avait blasée, fit un jour donner à un corsaire, construit d'après ses plans, tous les dehors d'un gros brick charbonnier. Le brick malouin, ainsi travesti, alla croiser sur les côtes de Cork et dans le chenal de Bristol, avec ses voiles noires et son misérable gréement, jusqu'à ce que, grâce à sa pacifique tournure, il eût fait trois ou quatre bonnes prises, pour prix de l'impunité qu'il s'était assurée en se donnant la mine d'un pauvre marchand de houille. Mais l'année suivante, le faux charbonnier ayant voulu renouveler le stratagème qui lui avait si bien réussi, fut pris, à la suite d'un vif engagement, par un autre navire charbonnier plus fort encore que lui, et tout aussi adroitement travesti. Ce terrible concurrent se trouva être un grand brick de guerre anglais qui, pour mettre à profit la leçon que lui avait donnée, l'année précédente, le corsaire français, s'était aussi déguisé comme lui en charbonnier irlandais.

Le capitaine français, si tristement pris dans ses propres lacs, ne perdit cependant pas courage. Revenu à Saint-Malo avant la fin de la guerre, et après avoir brûlé la politesse aux geôliers des prisons d'Angleterre, son premier soin fut de faire jeter sur les chantiers la quille d'un nouveau corsaire qui, avec les façons les plus favorables à une grande marche, devait recevoir le lourd acastillage extérieur d'une pesante galiote hollandaise. La fausse galiote est faite, elle est lancée, elle flotte; tout le monde la trouve charmante d'épaisseur et d'obésité; ses ponts énormes, et massivement arrondis vers leurs larges extrémités, cachent si habilement ses fonds déliés et ses formes sveltes, qu'à une portée de fusil, ou une demi-portée de canon tout au plus, on la prendrait pour la plus grosse hourque qui ait jamais refoulé les eaux paresseuses du Zuyderzée ou de la Baltique. Le chef-d'œuvre de construction part: il ne marche pas, il vole sur la crête des lames écumeuses de la Manche. Il fait une prise, deux prises; il va le lendemain en faire une troisième, et cette troisième capture sera une galiote plus forte encore que lui, et naviguant sous le pavillon anglais. La fausse galiote française chasse pendant une demi-heure la vraie galiote ennemie; mais celle-ci, ennuyée, au bout de cette demi-heure d'efforts, d'être chassée par la galiote qu'elle peut chasser à son tour, oriente tout-à-coup sur le corsaire qui a d'abord orienté sur elle. Le corsaire galioté, soupçonnant alors la ruse, songe, mais trop tard, hélas! à prendre le parti de la retraite. La vraie galiote anglaise gagne du terrain sur la feinte galiote française; elle la joint même d'assez près pour entamer avec elle le plus rude entretien, et après quarante et quelques minutes d'action, le corsaire tout coi, tout honteux de sa méprise, est réduit à amener pavillon pour la contrefaçon anglaise d'une galiote hollandaise. C'était une corvette déguisée en hourque, pas autre chose, et l'une des meilleures marcheuses de la marine britannique: on n'est jamais trompé que par les siens. La seconde contrefaçon était la bonne.

Notre ingénieux et brave capitaine resta cette fois-là, jusqu'à la paix, dans le carcer durus des prisons d'Angleterre, où il apprit que, pendant qu'il faisait construire sa galiote à Saint-Malo, l'amirauté anglaise, instruite à temps de ses projets, avait donné ordre de construire, à Portsmouth, une corvette galiotée, destinée à tromper les corsaires français qui iraient croiser dans la Manche.

FIN DES TROIS PIRATES.

LE CORSAIRE L'AVENTURE, ET LE CAPITAINE MALVIRÉ[6].

[6] Malviré, Mal-bordé, c'est-à-dire mal disposé, de mauvaise humeur. Le capitaine d'un navire qui a mal viré de bord, est ordinairement de mauvaise humeur: de là le nom de Malviré, donné au capitaine du lougre l'Aventure, qui, cependant, virait assez probablement bien de bord à l'occasion.

Le lougre corsaire l'Aventure, après avoir fait deux ou trois bonnes prises à l'entrée de la Manche, vint, par une belle et froide nuit d'hiver, mouiller à Lézardrieux, petit port, taillé commodément dans une des échancrures du rivage de la Basse-Bretagne, et présentant aux navires relâcheurs, une plage presque déserte, enclavée entre deux masses de rochers de l'aspect le plus sauvage.

Une fois l'ancre descendue sur le fond tenace et sableux de la rade, le capitaine Malviré, qui commandait l'Aventure, se fit jeter à terre, pour avoir un mot de conversation avec les autorités du lieu dans lequel il venait chercher momentanément un asile.

Les autorités, réveillées au fond de leurs maisons couvertes de chaume et de neige, par la voix retentissante du capitaine, se rendirent, à moitié habillées et à moitié endormies, dans le local de la mairie, et dès qu'elles se virent rassemblées autour de la table de l'Hôtel-de-Ville de la bourgade, elles demandèrent au loup de mer, par l'organe officiel et un peu enroué du maire, ce qu'il pouvait y avoir pour son service, à cette heure de la nuit.