—Histoire de flibusterie encore que tout cela! voyez-vous? Les anciens gouins (matelots) qui, comme moi et tant d'autres auraient pu le faire alors, étaient partis chercher à se garnir le ventre (à vivre) sur la côte Nord, avaient plus de bon appétit que de vivres, et plus de misère que de grabuge à rafler dans leur métier. La misère, ça vous communique de l'amitié pour ses semblables, et les misérables comme soi. Ils s'appelaient entre eux, frères, parce qu'ils ne faisaient sensément qu'une seule et même famille de rafalés. Aussi boucaniers, flibustiers, frères-la-côte ou vieux-de-la-cale, tout ça ne faisait qu'un, et qui disait l'un disait l'autre; dans le temps passé, et aujourd'hui encore, un frère-la-côte, comme on se nomme souvent entre amis, est un petit restant de la vraisemblance des frères-la-côte de jadis, avec les frères-la-côte d'aujourd'hui dans notre marine.
Ces explications du vieux marin, toutes contestables quelles fussent, me parurent valoir presque autant que celles que jusques-là j'avais trouvées dans les dictionnaires et les notices. Elles avaient du moins, sur celles-ci, l'avantage de la clarté et de la naïveté.
L'histoire vraie et simple des flibustiers, si étrangement défigurée par les plumes coquettes que nous avons vues se mêler de faire de la marine à l'eau de rose, s'est conservée pure et sauvage dans la tradition, pour ainsi dire flottante, des matelots: la voici toute brute, comme je l'ai trouvée dans cette tradition que j'ai si souvent consultée.
Il y a trois cents ans, environ, que quelques bandes de marins vinrent, conduits par les hasards de la mer, se réfugier dans les criques abandonnées de la partie nord et nord-ouest de Saint-Domingue, dégoûtés qu'ils étaient de faire, presque pour rien, le cabotage pénible et misérable des îles du vent. Une carabine, et deux ou trois chiens aussi farouches que leurs maîtres, composaient tout leur attirail de guerre et toute leur fortune domestique. Ils chassaient pour se nourrir et pour occuper le long désœuvrement de leurs journées. La pêche prenait aussi une partie de leur temps. Ennuyés bientôt de cette vie de bêtes fauves, ils songèrent à employer contre les riches navires qu'ils voyaient passer à côté d'eux dans les débouquemens, les chaloupes dont ils ne s'étaient servis, jusques là, que pour pêcher le poisson que les mers transparentes des tropiques amenaient sur leurs côtes ignorées. Les premiers bâtimens abordés par ces terribles pirates, se rendirent à eux et devinrent bientôt sous leurs pieds, des corsaires assez forts pour livrer aux autres navires marchands, des combats réglés et meurtriers. Les équipages des bricks et des trois-mâts capturés, alléchés par l'appât du butin dont les vainqueurs leur offraient libéralement leur part, s'enrôlèrent volontairement sous le pavillon nouveau de ces heureux écumeurs de mer. L'association fortuite se grossit de tous les bandits que leur envoyaient le mécontentement, la banqueroute ou l'indigence. Les plus jeunes et les plus maladroits servaient de mousses; les plus intrépides ou les moins ignorans commandaient au dévouement absolu qu'exigeaient les intérêts de cette communauté d'hommes civilisés, redevenus sauvages par besoin, par peur ou par mépris des lois de la société à laquelle ils avaient dit un éternel et terrible adieu.
Leur audace leur assura des succès inouïs, et leurs succès redoublèrent leur témérité. Après avoir formé, du fruit de leurs rapines, une espèce de colonie de corsaires, assez semblable à celle d'Alger, ils osèrent attaquer la Côte-Ferme et rançonner des villes, comme auparavant ils avaient rançonné des navires. On les vit même s'aventurer jusque sur les côtes du Brésil et dans l'océan Pacifique, en doublant le point, alors si redouté, du cap Horn, pour aller porter la guerre dans des contrées inconnues, et échanger le fer de leurs armes contre l'or de Geraës et de Lima.
On a dit et répété que c'était en ramant trois mille lieues contre le vent, dans des barques légères, que les flibustiers réussirent à gagner les mers du Sud. Une telle erreur ne peut être tombée que sous la plume de gens qui ne connaissaient pas plus les vents et les mers dont ils parlaient, que les mœurs possibles des hommes dont ils se sont hasardés à écrire l'histoire. Les meilleurs bâtimens dont ces aventuriers, marins pour la plupart, s'étaient emparés, durent leur servir à côtoyer les rivages sur lesquels ils mouillaient pour poursuivre, en cabotant, leur route lointaine. Sobres et robustes, forts contre toutes les fatigues et toutes les privations, aguerris contre le climat de feu dont ils avaient bravé et pour ainsi dire déjà vaincu l'intempérie, ces hommes d'acier devaient, en se tenant unis, devenir l'effroi et les maîtres de tous les marins, trop peu expérimentés et trop amollis de l'Europe.
Les richesses qu'ait avaient conquises, quand ils étaient encore avides et misérables, les divisèrent dès qu'ils furent repus d'excès et gorgés de jouissances. Le partage du butin rendit faibles ces hommes que la misère et la nécessité avaient rendus si long-temps forts, et leur désunion délivra d'eux, les voisins qui n'avaient pu réduire jusques là leur féroce et redoutable indigence. Ils cédèrent enfin Saint-Domingue au roi de France, et la plus belle possession coloniale que nous ayons jamais eue, fut un présent fait à la France par quelques bandits que, soixante ans plutôt, elle avait repoussés de son sein et qu'elle eût rougi de reconnaître pour ses enfans.
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[5] On ne peut s'imaginer toutes les ruses que les bâtimens de guerre et les corsaires ennemis mettaient en usage pour se tromper entr'eux ou pour inspirer aux navires marchands, dont ils voulaient s'emparer, une confiance qui leur permît de les approcher assez pour les faire tomber en leur pouvoir.
Lorsqu'il arrivait, par exemple, qu'un de nos corsaires, abusé par une erreur que les marins les plus expérimentés peuvent commettre à la mer, se prît à chasser une corvette ou une frégate anglaise, en croyant ne poursuivre qu'un gros bâtiment marchand, celle-ci, pour attirer plus sûrement son adversaire dans le piège vers lequel il courait lui-même, se gardait bien de revirer subitement de bord et d'orienter sur l'ennemi trompé, dont il lui importait de se laisser accoster. Pour profiter, en habile manœuvrière, de la méprise de l'imprudent corsaire, on voyait la frégate ou la corvette ainsi poursuivie, s'efforcer d'imprimer à sa tournure et à sa marche l'apparence captieuse de l'allure lente et du lourd sillage d'un gros bâtiment marchand. Pour amoindrir la dimension imposante des voiles, on amenait un peu les perroquets et les huniers sur leurs drisses, en ayant soin de mal orienter leurs vergues, auxquelles on avait eu d'abord la précaution de ménager une obliquité favorable à la perspective qu'on espérait leur donner. Pour diminuer la vitesse du sillage qui n'aurait pas manqué de trahir le modeste incognito que l'on voulait garder, on gouvernait mal, on faisait tantôt une embardée sur tribord, tantôt une embardée sur babord, maladresses combinées qui, en ralentissant la marche du navire, étaient merveilleusement propres à confirmer le corsaire dans cette idée qu'il ne pouvait y avoir qu'un trois-mâts du commerce qui fût capable de gouverner aussi pitoyablement. Souvent même, le navire chasseur attribuait à la peur de se voir bientôt hâlé en dedans, le désordre trop calculé qu'il remarquait, avec satisfaction, dans la manœuvre du pauvre navire aux abois, serré de si près. Mais lorsque, en dépit de toutes ces précautions subreptices, le renard caché sous la peau de la pacifique brebis trouvait que son allure n'était pas encore assez déguisée, il ne manquait jamais d'avoir recours au moyen rétrograde dont le capitaine du brick hollandais De Meermin fit usage contre les bintasses javanaises; c'est-à-dire qu'il vous envoyait par-dessus le bord toutes les bailles vides qu'il s'amusait ensuite à traîner péniblement derrière lui. Ce procédé, en absorbant une partie de la célérité ordinaire du bâtiment convoité, donnait au corsaire la dangereuse facilité de le gagner main sur main, et c'était ce qu'il pouvait advenir de plus fâcheux pour l'un et de plus heureux pour l'autre, car, dès que les deux jouteurs en étaient arrivés à une portée de canon, la corvette ou la frégate reprenait son rôle en hissant ses huniers et ses perroquets à tête de bois, en coupant les bosses de ses bailles vides, et le corsaire reprenait aussi le sien en se faisant chasser par le renard qu'il avait lui-même si gauchement accosté; et l'on peut croire que le beau rôle n'était pas toujours alors celui qu'avait repris le malheureux corsaire.