Toutes les conjectures prouvent donc, jusqu'à la plus parfaite évidence, que c'est à d'autres racines que celles qu'offrent les noms buccus et boucan, qu'il faut aller demander l'étymologie du mot boucanier; et ce qui achèverait de démontrer pour nous l'improbabilité de l'origine philologique que l'on a cru pouvoir assigner à ce substantif, c'est le cercle vicieux dans lequel sont tombés les étymologistes, en recherchant à deux époques différentes la généalogie équivoque de ce mot.

Lorsque l'existence des aventuriers de la côte de Saint-Domingue commença à être connue en France, on expliqua ainsi le nom burlesque qui les désignait: boucanier, qui fréquente les boucans, qui va à la chasse des bœufs sauvages dans l'Amérique!

Plus tard, lorsque nos faiseurs de dictionnaires apprirent que les boucaniers se nourrissaient de la chair des animaux qu'ils faisaient griller et fumer sur une claie de bois, appelée en caraïbe buscan ou bucan, ils nous firent connaître que le mot boucanier était le nom que l'on donnait aux hommes qui mettaient à cuire sur des boucans, la chair des bœufs sauvages qu'ils tuaient à la chasse avec de longues carabines, qui, elles-mêmes, portaient le nom de boucanières.

C'était le mot cherché, expliqué par le mot trouvé, et le problème étymologique résolu par le terme connu de la proportion lexigraphique.

Les meilleurs dictionnaires n'en font presque jamais d'autres. Les dictionnaires ont bien été jusqu'à nous définir ainsi les mots musique et musicien:—Musique, art du musicien,—musicien, homme qui fait de la musique. Ces deux mots, au reste, se définissaient l'un par l'autre.

Un vieux matelot, qui se servait devant moi de ce mot de boucanier, que je lui entendais prononcer avec surprise, m'expliqua plus naturellement que tous les vocabulaires que j'avais consultés jusques-là, la filiation de ce nom.

«Monsieur, me dit-il, avec toute l'ingénuité de son langage, vous n'êtes pas peut-être sans savoir que, lorsque anciennement les flibustiers de la côte Nord de Saint-Domingue et de l'île de la Tortue, se mirent à vouloir vivre d'eux-mêmes dans ces parages, ils commencèrent par tuer les chèvres, les boucs maigres et les cabris qu'il y avait pour toute nourriture dans le pays, en fait de viande. Ces petits boucs étant une fois tués, les flibustiers leur grillaient les gigots pour avoir à manger du cuit, et ils se capelaient leur peau sur le dos, pour s'abriter contre la pluie et les maringouins. Leur nom, à ces grilleurs et mangeurs de boucs, est venu de là. On les appela des boucaniers, parce qu'ils allaient à la chasse des boucs, vous entendez bien. Ils boucanaient leur viande, on les boucana aussi, eux, en leur donnant le nom de guerre de boucaniers; et qui dit aujourd'hui boucanier, dit celui qui fait boucaner de la viande quelconque, bœuf, ou bouc, mouton ou cabri. Pas une ombre d'autre raison de plus ou de moins que cela.»

—Mais pourquoi, demandai-je à mon érudit pratique, dit on faire du boucan, pour causer du vacarme, faire du bruit?

—Parce que, me répondit-il avec la plus grande confiance, que toutes les fois qu'on fait boucaner de la viande sur un feu de branches de manguier ou de palétuvier, ça fait apparemment du boucan plus qu'un merlan de deux sous dans une poële à frire! ceci est clair comme de l'eau de roche.

—Et pourriez-vous m'apprendre, continuai-je, la raison pour laquelle l'on donne encore le nom de frères-la-côte à de vieux marins, dont l'existence paraît ne pas toujours avoir été très catholique?