Nommé général par le droit de révolte, sans avoir cherché d'abord d'autre gloire que celle de mourir pour sa nouvelle patrie, Christophe se tourna, après la victoire, du côté de Toussaint-Louverture, contre ces mêmes Français dont il n'avait un moment embrassé la cause, que pour soustraire son pays adoptif à la domination des Espagnols et des Anglais, les deux peuples ennemis qui, dans son esprit, devaient être les moins disposés à favoriser les idées de liberté que la révolution de 89 avait été réveiller jusques dans le sein des plus pauvres nègres.
Lors du débarquement du général Leclerc au cap Français, Christophe, resté le dernier et presque seul sur le lieu que nos soldats allaient attaquer, n'hésita pas à livrer aux flammes la ville qu'il n'avait pu défendre, et les premiers pas de notre armée ne rencontrèrent, sur cette terre fatale, que des ruines fumantes à la place où leurs regards charmés avaient vu s'élever une cité florissante, quelques minutes avant la descente. Poursuivi, traqué dans les mornes où il avait été chercher un refuge contre la vengeance des blancs, le général-nègre se soumit au vainqueur avec une apparence de résignation et de bonne foi qui lui valut, de la part de Leclerc, une confiance qu'il n'attendit plus que le moment de tromper et de trahir. Et en effet, à peine l'épidémie affreuse qui devait ensevelir toute notre armée dans le même linceul, eut-elle éclaté dans le camp des Français, que Christophe, acceptant, comme l'indice de la protection du ciel, le fléau qui allait lui servir d'auxiliaire, releva contre les alliés que la force lui avait imposés, l'étendard de cette indépendance pour laquelle il avait déjà combattu.
On sait le sort des quarante-huit mille hommes dont les ossemens blanchissent encore après quarante ans d'oubli, les champs funestes de la colonie que la belle expédition de Leclerc devait reconquérir à la France. Dessalines, le premier entre les généraux de l'insurrection, fut appelé à régner, après la mort de notre armée, sur le peuple d'anciens esclaves, que d'autres esclaves avaient si courageusement affranchis; et parodiste grotesque du grand acte d'usurpation de Napoléon, on vit bientôt le chef ambitieux, que les nègres vainqueurs s'étaient donné, faire son dix-huit brumaire à Haïti, comme Bonaparte avait fait le sien à Saint-Cloud. Mais moins heureux ou moins habile surtout que le César français, le César haïtien, proclamé empereur sous le nom de Jacques Ier, ne tarda pas à payer de sa tête l'extravagance de son ridicule plagiat. Christophe qui, jusqu'à la mort de Dessalines, n'avait recherché ni les honneurs dont on l'avait comblé, ni les grades même qu'il avait mérités sur les champs de bataille, se trouva appelé à remplacer l'usurpateur mulâtre, avec le simple titre de président et de généralissime provisoire. Mais soit que jusqu'à cette époque l'ambition qu'on ne lui soupçonnait pas eût réellement dormi dans son cœur, ou soit plutôt qu'il eût attendu avec dissimulation le moment favorable de la faire éclater, à peine se vit-il investi de l'autorité supérieure, qu'il voulut, comme son téméraire prédécesseur, s'emparer du pouvoir absolu. Péthion venait de se faire proclamer, au Port-au-Prince, président de la république. Christophe lui déclara la guerre. Rigaud, débarqué aux Cayes avec des projets d'invasion, veut en vain se jeter entre les deux compétiteurs, pour compliquer leurs embarras, et profiter pour lui-même de la difficulté nouvelle dans laquelle son agression doit les placer. Christophe marche à la fois sur Péthion et sur Rigaud, pour faire face tout seul aux deux ennemis qui lui disputent le pouvoir usurpé, qu'ils brûlent de lui ravir pour se le partager. Pendant plusieurs années, la malheureuse Haïti se trouva déchirée par les querelles sanglantes et les prétentions forcenées des hommes qu'elle avait placés à sa tête pour s'affranchir du joug européen et de l'esclavage que, plus d'une fois peut-être, l'anarchie lui apprit à regretter.
Christophe, enfin, après quelques succès plus brillans que décisifs, croyant porter un coup fatal à la haine de ses ennemis, en s'élevant au-dessus d'eux, par le vain titre auquel il aspirait depuis long-temps, se fit déclarer roi du pays que ses armes n'avaient pu encore soumettre entièrement à sa puissance; et cet homme qui, né dans l'esclavage, s'était fait traîner, pour ainsi dire, de force, au grade de général, ne sut plus supporter, après s'être couronné roi de ses propres mains, l'idée de la résistance que ses projets insensés devaient rencontrer dans les masses qu'il avait naguère soulevées au cri de liberté. Une révolte militaire, provoquée par un de ses caprices, éclate dans un régiment auquel il a voulu imposer un colonel que les soldats ont déjà repoussé de leurs rangs. On annonce au roi que la mutinerie, qu'il a d'abord méprisée, a pris le caractère imposant d'une insurrection. Le roi, atterré par cette nouvelle inattendue, rentre dans son palais; il demande sa femme et ses enfans à qui il prodigue avec attendrissement les plus vives caresses; et à peine s'est-il arraché avec effort des bras de sa famille troublée, qu'on entend dans le cabinet où il est passé pour faire sa toilette, la détonation d'une arme à feu: les domestiques, accourus dans l'appartement où le roi venait de se renfermer, relevèrent le cadavre de leur maître, qui s'était suicidé en se tirant un coup de pistolet dans l'oreille. Dessalines mort assassiné, Péthion se laissant mourir de faim, par peur de son usurpation, et Christophe se tuant pour échapper au sort que ses sujets lui avaient préparé, ont livré à la révolution haïtienne, des pages aussi sanglantes que celles sur lesquelles nous lisons aujourd'hui l'histoire de la révolution française, et là aussi, selon la belle et terrible expression de Vergniaud, la révolution a fait comme Saturne, elle a dévoré ses enfans.
La tradition populaire a beaucoup exagéré au loin la cruauté de Christophe, bien plus heureux, en cela, que son prédécesseur Dessalines, dont les actes de férocité pourraient défier l'exagération des traditions les plus erronées. Mais cependant, malgré la justice que l'on est forcé d'accorder à la modération que fit admirer Christophe, en plusieurs circonstances où il aurait pu se montrer rigoureux sans s'exposer à être accusé de barbarie, on lui a attribué l'idée d'avoir fait enterrer vivant, pendant quelques instans, avec toutes les cérémonies de l'église, un jeune officier européen qui passait pour s'être associé à un complot de soulèvement des noirs du Cap contre l'autorité de leur tyrannique souverain.
Le mort vivant en fut quitte pour la peur, m'a-t-on assuré; mais cette peur pensa coûter la vie au malheureux inhumé que l'on avait seulement voulu effrayer par le simulacre des apprêts de ses funérailles. C'est ce trait, d'un nouveau genre de gaie torture, que j'ai essayé de mettre en action dans les aventures toutes fictives du pirate José, sans prétendre aucunement, pour cela, garantir ou affirmer l'authenticité historique du fait dont je me suis emparé. Ce qu'il me suffira de faire remarquer, pour l'acquit de ma conscience de romancier, c'est que dans la conception de mon petit drame funéraire, la nature de l'attentat projeté par le coupable, justifie jusqu'à un certain point, la rigueur et la cruauté même du châtiment dont il m'a plu de surcharger la liste, déjà assez longue, des sévérités de Christophe.
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[4] Boucaniers, Flibustiers, Frères-la-Côte, Vieux-de-la-Cale.
On s'est long-temps ingénié à chercher l'ascendance philologique de la dénomination de boucanier, appliquée aux anciens flibustiers établis sur la côte de Saint-Domingue. La plupart des étymologistes n'ont pas hésité à faire dériver ce nom donné à de fort mauvais hommes, du mot boucan qui, dans notre vieux langage français, exprimait l'idée d'un fort mauvais lieu. Le substantif buccus, que l'on fit découler au moyen-âge et en très basse latinité, du substantif très latin bucculus (jeune bœuf ou bouvier), défraya pendant long-temps les érudits qui cherchaient à trouver, tant bien que mal, l'origine très embarrassante du mot boucanier. Un boucan était un lieu de débauche: faire du boucan se disait pour faire du tapage; or, comme les boucaniers de Saint-Domingue, et de l'île de la Tortue, passaient pour avoir fréquenté long-temps en Europe les lieux de prostitution, et y avoir souvent fait, sans doute, beaucoup de tapage, rien n'avait été plus naturel que de gratifier du nom de boucaniers, ces faiseurs de boucan des lupanards de la métropole. On avait bien fait dériver déjà le mot flibustiers du mot flibuste, dérivé lui-même du composé free-booters, francs-pillards, ou du double mot fliboath bateau léger, petite barque propre à la contrebande! Pourquoi se serait-on plus gêné avec le mot boucaniers, si heureusement appliqué à ces hommes de mauvaise vie, dont la licence de mœurs devait rappeler si complètement la lasciveté et la grossièreté du bouc, antique emblème des appétits les plus impurs de la brute?
Trois ou quatre raisons lexigraphiques concouraient donc pour faire penser que boucanier descendait en ligne directe et étymologique de boucan, lieu infâme, tapage infernal, etc. Mais plusieurs objections, cependant, pouvaient être opposées à la vraisemblance raisonnée de cette dérivation. Premièrement, les boucaniers de Saint-Domingue, privés de femmes dans les commencemens de leur établissement, ne purent guère se montrer plus intempérans que les autres colons aussi débauchés qu'eux, et qui ne furent cependant jamais connus comme eux, sous le nom de boucaniers. Secondement, la vie très sobre que ces misérables aventuriers menaient par force dans les rochers, d'où ils s'élançaient pour piller, ça et là, quelques navires égarés sur leurs côtes, ne leur permettait guère de faire du boucan, et de fonder en quelque sorte, à force de tapage, l'étymologie de la dénomination sous laquelle ils furent connus depuis l'époque de leur réunion. Assez long-temps même les anciens habitans espagnols, perdus eux-mêmes de débauches et de molesse, ignorèrent le voisinage redoutable des flibustiers, tant l'existence de ces nouveaux émigrans était simple, solitaire et paisible jusque dans sa belliqueuse rudesse. Ensuite, pourquoi aurait-on été donner exclusivement le nom de boucaniers, coureurs de mauvais lieux, à ces hommes, la plupart marins, et venant vivre entre des rochers, dans le célibat et l'indigence, tandis que l'on ne pensait pas à appeler du même nom, les émigrans crapuleux qui partaient de France avec leurs concubines, pour aller se livrer à la paresse la plus honteuse, et à la débauche la plus effrénée, sur les rivages hospitaliers des Antilles?