—Eh bien, parlez-moi de vous, au moins, leur cria Malviré; c'est vous qu'on aurait dû faire maire et adjoints du pays, et vos municipaux, garçon et sonneur de cloches à votre place; car vos autorités m'ont paru, en vérité, par trop bégueules pour être ce qu'elles sont. A ce soir, donc, ou à demain, vous autres: je compte sur votre promesse, comme j'ai déjà compté, pour faire mon affaire, sur les piastres que vous venez de rengaîner, si souplement, dans le creux de vos poches de côté.

Malviré, en revenant à son bord, où son retour était fort impatiemment attendu, sauta de son canot sur le bastingage du corsaire, et perché là, dans une attitude un peu plus noble et un peu moins gauche que celle que prennent la plupart de nos orateurs, après avoir grimpé à la tribune, il dit à tout son monde, rassemblé sur le pont:

«Enfans de l'Aventure,

«Vous aurez des femmes, comme s'il en fusillait dans le pays; mais pas celles des autorités, ni des habitans. Vous pourrez les battre, mais en payant. Chacun de vous va recevoir, à la chambre, vingt-cinq gourdes d'avances, sur ses parts de prise à venir, et tout le monde, indistinctement, ira ensuite à terre, s'amuser pendant trois jours, tant qu'il voudra, et comme il pourra. Mais, au bout de ce temps de jouisserie générale, et au moment de l'appareillage, il est bon de vous prévenir, que le premier qui reviendra à bord avec un sou, seulement, dans la poche, me fera l'honneur d'avoir affaire à moi, et vous savez tous, que je ne m'appelle pas Malviré pour des prunes de Tours, et pour faire l'amour avec vous autres, quand le cœur ne m'en dit pas! Salut à vous! C'est là tout ce que j'avais à vous confier. Valsez!»

Vive le capitaine Malviré! vive le capitaine! s'écrièrent tous les corsaires, depuis le premier maître jusqu'aux plus petits mousses! A lui le coq, à nous la poule, et allons à terre nous rondir une bosse pour nos vingt-cinq gourdes d'avance!!!

Le galant équipage de l'Aventure se jeta aussitôt dans les trois ou quatre embarcations du bord, pour se faire transporter, sans perdre de temps, sur le rivage promis. Les plus pressés se précipitèrent à l'eau, ou le long des canots dans lesquels ils n'avaient pu trouver place, au milieu de la foule qui les encombrait. Tout le monde, enfin, gagna terre, comme il put, soit en chaloupe, soit à la nage, et les premières beautés accourues des environs pour recevoir, sur la grève, les courtois chevaliers dont on leur avait déjà vanté la générosité, s'en allèrent bras dessus, bras dessous, vers les cabarets les plus voisins, avec les nouveaux débarqués qui venaient de sortir de l'eau pour se replonger dans les délices du continent. Les choix que commande la nécessité, et que règle le hasard, ne sont ni difficiles ni longs à faire, comme vous savez; et ces choix-là valent bien quelquefois, comme vous ne l'ignorez pas non plus, ceux que dictent si souvent l'intérêt ou la prudence. Revenons à notre affaire.

Trois jours durant, jours d'orgie et de frénésie, de délire et d'amour, le tranquille rivage de Lézardrieux se trouva livré à la plus infernale liesse que l'on puisse imaginer; et pendant cette bacchanale maritime, le corsaire l'Aventure, paisiblement mouillé sur ses amarres, flotta abandonné de tout son monde, à vingt brasses de la côte où il avait vomi son voluptueux et turbulent équipage. Patience, patience! se disait le capitaine Malviré, en jouissant à sa manière de la folle ivresse dans laquelle il voyait ses matelots se vautrer avec tant de cynique ardeur, patience, patience, mes amis; chacun aura son tour: l'argent file et le vent tourne, et demain, si j'ai bon nez, il ne sera pas plus question de tout cela que de l'an quarante, et l'Aventure, aujourd'hui si tristement délaissée sur ses deux ancres d'affourche, reprendra crânement sa bordée du large avec toute cette canaille, rassasiée et harassée des sots amusemens de la terre.»

Le garçon de la mairie et le sonneur de cloches n'avaient pas non plus été infidèles à leurs promesses de la veille. Aux premières bonnes filles venues sur la foi de la libéralité des corsaires, succédèrent des masses d'autres bonnes filles encore meilleures enfans que les premières. L'argent pleuvait, le vin et le rhum ruisselaient, et le vin et le rhum enflammaient l'amour; mais avec le vin, le rhum et l'amour, arrivaient aussi les querelles et avec les querelles, les coups de poing sur l'œil et les horions de tendresse sur les joues enluminées des corsaires et des bonnes filles. Les autorités du pays, justement alarmées de ce désordre incessant et croissant, avaient cru, dans leur sollicitude publique, devoir réclamer la prompte assistance de tous les gendarmes de la circonscription. Les gendarmes nouveaux venus, furent un peu battus, dès leur arrivée, par les corsaires et par les filles même que les corsaires battaient de leur côté. On fut réduit à implorer bientôt, au milieu de cette confusion inextricable, l'intervention de la brigade active des douanes; et le pays allait être envahi, à la fois, par la force publique et les amours, quand, vers la fin du troisième jour de cette ardente saturnale, se fit entendre le coup de canon de partance du corsaire l'Aventure! Il était temps; l'argent commençait à manquer dans le gousset des matelots, et les amours menaçaient déjà d'être à sec comme le gousset des amoureux. Oh! c'est alors que la gendarmerie et la douane, redevenues fortes par la faiblesse de leurs adversaires, eussent pu reprendre, avec avantage, leur revanche sur les corsaires et les bonnes filles! Le coup de canon de partance et le bon vent, épargnèrent à la fierté de ceux-ci une telle honte et une aussi redoutable humiliation.

Le fringant équipage, que soixante et quelques heures auparavant, le capitaine Malviré avait vu s'élancer sur le rivage, si rempli d'ardeur pour les délices de la terre, revint à bord accablé de douces fatigues, désenchanté des plaisirs qui avaient fui, et ne demandant pas mieux que de courir les pénibles hasards d'une nouvelle croisière.—Pas un des matelots ne regagna le bord avec un denier en poche… Quelques-uns se rappelant même la sévère consigne du capitaine, jetèrent même à l'eau avant de dépasser le plat-bord du lougre, la petite monnaie qu'ils pouvaient avoir oubliée au fond de la mesquine bourse dans laquelle ils avaient si largement puisé.

—C'est bien, dit alors Malviré, satisfait, à son équipage blasé… Vire à pic sur l'ancre: Saute sur la drisse de foc. Tout est payé: Range à hisser et à amurer le grand appareil[7].

[7] Les lougres corsaires avaient deux appareils de voiles. Le grand appareil, le plus favorable à la marche du navire, se hissait dans les circonstances où il était nécessaire de faire de la toile.