Et le grand lougre noir, taillé en forme de coin et rasant l'eau comme l'aileron d'un requin nageant à la surface de la mer, appareilla en envoyant pour dernier adieu, le hourra de tout son équipage aux échos mugissans de la rive fugitive de Lézardrieux.

M. le maire, ses adjoints, les gendarmes de toute la circonscription et le syndic même des gens de mer, répondirent à cet adieu infernal en envoyant leurs malédictions à leurs hôtes farouches qu'emportait au large le rapide et sauvage corsaire.

On ne sait pas précisément ce que dirent ni ce que firent les tendres Arianes abandonnées sur le rivage par leurs infidèles séducteurs. Mais le garçon de la mairie et le bedeau, ont assuré depuis, à l'auteur de cette histoire, que ces belles délaissées pleurèrent beaucoup tant qu'elles purent apercevoir l'Aventure cinglant vers l'horizon, pour aller noyer sa voile penchée dans l'immensité des flots, et qu'ensuite, après avoir perdu de vue cette voile bien aimée, elles allèrent se consoler avec les gendarmes et les douaniers qu'elles avaient si fort dédaignés, et même aidé à battre, pendant le court séjour des rudes et généreux corsaires.

Les maires et les adjoints de tous les pays nous ont toujours inspiré beaucoup de respect, en leur qualité d'autorités constituées: les bonnes filles venues de loin, pour embellir les quelques instans que les marins peuvent donner aux terrestres faiblesses, n'ont jamais cessé non plus de nous inspirer la sorte d'intérêt qu'elles méritent; mais aux maires, aux adjoints et aux bonnes filles, nous avons toujours préféré les corsaires, ces mauvais garnemens si beaux dans leurs excès, si originaux par les vices qui ne sont qu'à eux, et si pittoresques enfin dans la liberté de toutes leurs farouches allures. L'entraînement inexplicable que nous avons même toujours eu pour cette espèce de vilaines gens, nous a quelquefois emporté si loin de tous les sentimens ordinaires qu'avoue la société, que nous aimerions mieux, tant nos singulières préventions nous aveuglent encore en ce moment, tomber sous les redoutables griffes d'un ancien écumeur de mer de Saint-Malo ou de Calais, qu'entre les mains bien blanches et bien potelées de la plupart des plus honnêtes fonctionnaires du royaume. C'est là peut-être un aveu pénible à faire et un tort sans doute difficile à expier; mais nous avons avoué ce tort pour l'acquit de notre conscience, et nous allons continuer notre histoire. Nous mettrons d'abord de côté pour un instant et avec la permission du lecteur, monsieur le maire, les adjoints et les autres autorités, dont nous nous sommes déjà occupé, pour ne nous occuper maintenant que de ce qui se passa à bord de l'Aventure, après son départ flamboyant de Lézardrieux.

Le capitaine Malviré laissa ses gens dormir tant qu'ils voulurent, à l'exception de quelques hommes de quart, qu'il chargea du soin d'exécuter les manœuvres qu'il jugea à propos de commander pendant la nuit.

Le matin, il demanda à son second: Tout le monde est-il rentré à bord et n'avons-nous oublié personne à terre?

—Non, capitaine, répondit le second; il ne nous manque personne à bord… Au contraire.

—Comment au contraire? Est-ce que l'équipage, par hasard, aurait déjà fait des petits pendant la nuit.

—Pas précisément encore, capitaine; mais il y aurait peut-être à bord de nous, de quoi en faire, si toutefois on le permettait, s'entend.

—S'entend! s'entend! Mais c'est que je ne vous entends pas du tout, moi. Que voulez-vous dire, au bout du compte?