—Voilà ce qu'ils se demandent à présent qu'ils n'en veulent plus.
—Et que veulent-ils que j'y fasse?
—Que vous ayez la bonté de les prendre avec vous, les princesses, ou de les faire prendre aussi par les officiers, les plus avenantes, s'entend, car on ne prétend forcer personne. Ça nous débarrassera d'autant pour le moment, pourvu que chacune consente à faire la corvée à son tour de rôle, comme de juste et de raison.
—Et que tonnerre de D… venez-vous me chanter là, vous et tout notre monde? Faites tout ce qu'il vous plaira de vos femmes et avec vos femmes, et laissez-moi tranquille avec vos plaintes. Le vin est tiré; c'est vous qui avez percé la barrique, n'est-ce pas? eh bien, maintenant, c'est à vous de le boire.
—Le vin est tiré; c'est pas faux, et je ne dis pas non; mais quant à avoir percé la barrique, je vous prie de croire, capitaine, que je suis là-dessus aussi innocent que l'enfant qui vient de naître.
—C'est bon, c'est bon, avec votre innocence… fichez-moi la paix, et arrangez-vous comme vous le pourrez, c'est tout ce que je vous demande pour long-temps, et ce que je suis en droit de réclamer dès aujourd'hui même.
—C'est bon, c'est bon, murmura en s'éloignant le maître débouté de sa plainte; c'est peut-être pas déjà si bon qu'il veut bien le dire.
—Eh bien! s'écrièrent les gens de l'équipage, après avoir entendu la réponse de leur capitaine. Il a raison tout de même, Malviré: le vin est tiré, qu'il a dit, et il faut le boire. Mais si encore c'était du vin au lieu de ces quinze à vingt donzelles… Bon Dieu de Dieu, est-ce-t-il donc embêtant, les femmes à bord!
Quelque embêtantes, cependant, que fussent, selon la courtoise expression de ces messieurs, les beautés qu'ils avaient à leur charge, il fallut bien se résoudre à les supporter pendant la campagne que le lougre l'Aventure avait à faire. Mais par combien de mauvaises querelles et d'injustes aggressions, les corsaires se promirent de faire acheter à leurs tristes conquêtes de Lézardrieux, la faveur qu'elles avaient obtenue en venant partager avec leurs ravisseurs les dangers et les profits d'une croisière d'hiver! Bientôt, aussi fatiguées du séjour forcé du bord, que leurs amans paraissaient las eux-mêmes de supporter leur présence inévitable, elles se décidèrent à envoyer, à leur tour, deux ou trois d'entr'elles en députation vers le capitaine, pour lui demander à être jetées sur le premier navire ou la première terre que l'on rencontrerait dans le cours de ce malheureux voyage.
La plus éloquente et la plus hardie des trois déléguées, après s'être concertée avec ses commettantes, s'en vint aborder le capitaine, au moment où il se promenait sur le pont, en regardant de quel côté s'élevait la brise qu'il attendait depuis deux jours, avec la plus vive impatience.