«La trombe vient pour lors sur nous avec un bruit de coups de canon en courant par babord du brick contre le vent. La barque plie, et la mature craque et crie. Nous allons chavirer en grand, c'est sûr que je me dis à moi-même; mais c'est égal, nous ne serons pas happés par le vaisseau, si nous nous mettons la barque sur le dos. Un paquet d'eau plus ou moins soigné, qui tournait comme une toupie, passe à nous ranger à une demi-portée de gaffe. Le brick le Général-Sucre se couche à plat sur l'eau et en vache; le bout de ses basses vergues pique dans la lame, et tous nous disons v'là que c'est fini de rire et nous sommes fichus. Mais ne voilà-t-il pas qu'au même instant cette trombe, qui allait enlever toute la barque à cent pieds plus ou moins dans l'air, se met à courir et à ronfler par caprice, vers le vaisseau en nous laissant, tout étourdis, nous relever peu à peu, le brick sur sa quille éventée et nous sur nos pattes démontées: de mon existence, je puis dire que je n'ai vu un tremblement pareil. Le vaisseau et la trombe qui étaient dans mes eaux, ça ne faisait plus qu'un, et pendant trois quarts-d'heure, on ne vit plus le camarade qui devait éternuer dans la trombe, plus fort, je vous en donne ma signature, que s'il avait pris une pincée de Macouba par le nez. Seulement, de temps à autre, on entendait tousser et on voyait briller dans le tourbillon d'eau dont il était exterminé, les coups de canon qu'il envoyait à toutes volées pour crever la trombe qui venait de l'écraser. Ce ne fut que quand la trombe eut tout saccagé à son aise, que nous revîmes le coquin de vaisseau avec sa voilure criblée à jour comme de la dentelle, et ses vergues pendues en long comme des paquets d'allumettes.—Mais nous étions déjà loin de sa volée, n'ayant pas oublié de jouer des escarpins pendant qu'il recevait son décompte de foutrop, et qu'il en prenait plus avec le nez qu'avec une pille à lest ou à autre chose.
«C'est pour lors, je vous avouerai, puisqu'il n'y a rien à vous cacher, que j'entendis mes gens crier devant: C'est une grâce de Dieu que nous avons eue là, et qui nous a fait échapper à ce coquin de croiseur que Dieu confonde. Faisons un vœu, il faut faire un vœu chacun en particulier, pour remercier le ciel en général.
—Un vœu à qui? demandai-je pour lors à ce tas de braillards et de dévots.
—Un vœu à n'importe qui, me répondirent-ils. Qui dit faire un vœu dit tout, et c'est à vous, capitaine Tafia, de donner l'exemple en faisant votre vœu à qui vous voudrez.
«Pour ne pas trop faire la coquette plus que les autres, je me mis donc à gréer le premier vœu venu dans ma tête, et tout seul en qualité de capitaine, pendant que les uns faisaient de leur bord, le vœu les uns de manger un gigot à la prochaine terre, les autres d'épouser la première créature qu'ils trouveraient, et les derniers de brûler un cierge en suif ou une chandelle en cire en l'honneur de la première vierge qui leur arriverait dans l'esprit ou le tempérament.
«Mon vœu à moi, fut plus solide et plus riche en ma qualité de chef, que celui de tous ces rien-qui-vaille. Je promis à je ne sais plus qui maintenant, dans le ciel, de servir de parrain à tous les nouveau-nés qui se trouveraient sans parens dans le port de ma première relâche[2].
«Vous savez, mes amis, si j'ai tenu à ma parole. Il n'y a pas un petit bâtard ou un nouveau-né sur la mer, qui puisse dire à saint Thomas que je lui ai refusé de quoi le faire baptiser proprement avec des dragées et des gants blancs et des nourrices.
«Ce vœu là, imaginez-vous, me porta bonheur comme avait fait auparavant la bonne aventure de la sorcière de la Pointe, quoique je ne croie pas plus à la bonne aventure des tireuses de cartes qu'aux vœux des salots de matelots. Deux fois vingt-quatre heures après avoir reçu la chasse du vaisseau croiseur, j'arrivai de midi à Porto-Rico à l'endroit précis que portaient mes instructions, ou plutôt, pour dire la vérité, les instructions que j'avais flibustées à mon oncle avec un changement.
«C'est alors qu'il me fallait avoir des idées, et de bonnes, encore.
«Avant de me rendre à terre pour aller siffler un mot à la veuve Cécile Lacassave, la propriétaire des nègres que j'avais dans ma cale, je commençai, d'après le conseil du petit Palanquin, par faire faire le long de mon bord, deux grandes manières de drômes avec tous les bouts de bois de rechange du navire, afin de mettre tous les esclaves sur ces radeaux portatifs. Ils auront un peu les pieds mouillés, me fit observer, comme de juste, mon second. Mais c'est égal, lui répondis-je: un bain de pied ne peut pas leur faire de mal dans l'état de peu de propreté où ils sont tous. Et puis j'allai à terre avec Palanquin à mon côté, et deux pistolets de longueur à ma ceinture, pour tâcher de trouver parmi les maisons, turnes, baraques ou cases du lieu, l'habitation de madame la veuve Lacassave, habitante des colonies de son état, et consignataire de ma cargaison, pour l'instant, d'après la nature de mes instructions.