«Le petit misérable lut approchant ceci, et très couramment et d'une seule haleinée, car il avait le don de la lecture et de l'écriture moulée, le marmaillon.
«Instructions à suivre par le capitaine J. B. Ituralde dans son opération à la côte de l'etc. (le nom de la côte en question, n'y était pas apostillé). Le susdit capitaine, après avoir fait la traite au Nouveau-Calabar, se dirigera sur Porto-Rico, où il tâchera d'attérir de nuit dans le mouillage le plus voisin de mon habitation de l'Est, dite du Gros-Ilot. Trois fanaux hissés sur son avant ou des amorces brûlées de minute en minute, par le travers de son navire, m'instruiront de sa présence sur la côte où je l'attendrai vers le temps où je supposerai qu'il pourra arriver. Un nombre suffisant de grandes pirogues sera toujours disposé vers cette époque à se rendre à son bord, à quelque heure de jour ou de nuit qu'il attérisse, pour ramener le plus promptement possible sur le rivage, et mettre en lieu de sûreté les trois cents noirs, qu'il devra nous apporter, en échange de la cargaison que nous lui avons confiée. Quant au paiement de la somme convenue entre nous pour son voyage, il s'effectuera au moment même du débarquement de la cargaison, à raison d'une once d'or par tête pour chacun des nègres qu'il me livrera vivant et en bon état. Le navire une fois débarrassé de son chargement, s'en retournera désarmer au port Principe de Cuba, dans le plus bref délai, sous le commandement du capitaine lui-même. Toutes les autres conditions non stipulées dans le présent, seront jugées en cas de contestations des parties par un tiers arbitre au choix des intéressés.»
Fait au Gros-Ilot de Porto-Rico, le jour et an que dessus.
Signé:
Veuve Cécile Lacassave, habitante.
—C'est donc une femme qui a signé ceci? m'écriai-je après la lecture de l'instruction. Je ne croyais pas en vérité que le sexe s'amusât à faire la traite pour le compte des hommes!
—Il y paraît cependant, dit Palanquin, car veuve Cécile Lacassave, habitante, est plutôt du féminin singulière, que du masculin plurière. Mais femme, hermaphrodique ou syphlide, le sexe n'y fait rien de rien; il faut actuellement, et il ne vous reste plus qu'à mener subitement la barque à Porto-Rico, et à toucher les doublons qui devaient tomber dans le creux de la main du papa Ituralde: voilà votre lot à la loterie, et c'est le bon numéro qui gagnera le quine.
—C'est vrai, enfant, et ton idée est digne de moi: je la gaffe, et ce sera dorénavant la mienne, primo mihi. Va ordonner sur-le-champ, au second, de ma part, de faire gouverner sur la partie de l'Est de la côte de Porto-Rico. Le reste ensuite me regardera, quand le tour du reste arrivera pour nous.
«Nous voilà donc par mon ordre en train de faire route pour Porto-Rico, avec bonne brise et le Général-Sucre métamorphosé en négrier, par la grâce de Dieu. Tout allait bien à bord et pas trop mal dans mon esprit. Comme l'équipage était goulu, et galant, et qu'il y avait à boire, à manger, et des négresses à bord, mes gens, en faisant bamboche tout le long du long de la journée, me laissaient tranquille comme Batiste dans mon commandement, et surtout la nuit. Ils s'amusaient, criaient, galopaient et se bûchaient même, d'un instant à l'autre, comme des perdus et des pervers. Mais la discipline et l'autorité étaient toujours respectées, et que je ne leur en demandais pas davantage, à ces tas de racailles, dont il n'y avait rien autre chose à espérer que de la tranquillité à prix de débauche et de paresse. Rien même, je crois, ne serait arrivé pour me fiche malheur pendant la traversée sans un petit accident où j'eus bigrement peur de laisser ma peau, et celle de tout mon monde, dans les mailles de certains filets de poche, d'où j'eus un mal du tonnerre à me débrouiller. Je vais vous informer du fait en deux mots:
«Environ vingt jours, il faut vous dire, après l'époque de l'enlèvement de la cargaison de mon oncle, je rencontrai un navire que j'eus la sottise, pardon de l'expression, de prendre d'abord pour un trois-mâts qui pourrait bien me céder une partie de ses vivres en liquide, attendu que le susdit liquide inclinait un peu à nous manquer à la cambuse. Ma première idée, vous allez voir, fut d'appuyer la chasse au bâtiment en vue, pour lui remettre tant seulement ma carte de visite intéressée à bord, par simple politesse d'occasion. Mais quand je ne fus plus qu'à une portée de canon de lui, je commençai à m'apercevoir qu'au lieu d'un trois-mâts marchand, c'était un vaisseau de ligne qui avait fait semblant de prendre par peur la chasse devant moi; il faut vous dire aussi que dans le moment où nous l'avions reluqué sans prétention, tout le monde avait la vue un peu en patrouille à mon bord, mais rien ne vous éclaircit mieux les yeux et nous dégrise plutôt l'esprit, que la crainte d'être happé ou refait au demi-cercle, par un croiseur de soixante-quatorze pièces de batiste ronflant en batterie. Bien loin de continuer à chasser ce débitant brutal de boulets en gros, je me mis, vous pensez bien, à courir au large de lui, et tant que la barque put en porter. Le temps par bonheur était à grains, le ciel bouché et à nuages foncés; la mer un peu houleuse et tracassière, mais pas trop male encore pourtant pour un petit navire bordieux et fin voilier. Je torchai de la toile, bien entendu, que le cœur nous en faisait mal, pour tâcher de parer la coque des désagrémens qui nous tombaient si vivement dessus. Le vaisseau en torcha pour le moins autant que moi. Et dig, dog, tric et trac, pendant cinq heures de temps, la barbe de mon brick, et celle des Man of war nous en fumèrent à tous les deux, comme si le feu devait prendre à l'étrave de nos deux bateaux qu'on aurait dit sur le point de chavirer à chaque instant, tant ils étaient couchés sur l'eau par le poids de la brise et le poids de leurs voiles. Mais malgré le grand sillage du Général-Sucre, je crois, ma foi de Dieu, que mon grand gredin de compagnon de bordée aurait fini par manger notre soupe, si le ciel ne s'était pas mêlé un peu obligeamment pour moi de mes affaires particulières. Il approchait d'instant en instant de nous, ce gros coquin de vaisseau, de façon à me faire courir la peur par tout le corps, et à me donner la brûlure aux pieds d'impatience, lorsque par miracle, je vis une trombe[1], une véritable trombe-marine, venant au milieu du grain à deux ou trois encablures de nous!…
«Une trombe, vous savez sans doute ce que c'est en marine. Une trombe, voyez-vous, c'est comme qui dirait le ciel qui pompe la mer dans un nuage en tirbouchon, et qui fait en même temps sur l'eau un carrillon d'enfer et trente six mille tours de valse en moins d'une minute. Et en voyant courir, et en entendant ronfler tout contre nous, et par notre bossoir, ce désagrément cruel de la nature, je tins ce seul propos à l'équipage qui n'avait plus la luette si haute: Mes amis, si nous amenons pour la trombe que voilà, nous sommes chenopés par le vaisseau que voici. Si au contraire nous ne voulons pas être chenopés par le vaisseau qui n'est plus qu'à trois cents brasses de nous, nous risquons d'être chamberdés par la trombe qui va nous tomber sur le corps. Pour quelle manière d'être chamberdés, ou chenopés, êtes-vous tous? Pour le vaisseau en amenant, ou pour la trombe en tenant toutes voiles dehors pour nous dégager du vaisseau?
«N'amenons pas, n'amenons pas! gueulèrent tous nos déterminés. Chose pour la trombe. Tremble qui a peur; malheureux qui est pris!
«Tiens bien bon la drisse partout et Jean-fesse qui amène, répondis-je aussitôt, en criant ces paroles sec dur et dru.