En trois ou quatre belles bordées, élégamment et finement prolongées pendant une heure chacune, le lougre l'Aventure, virant de bord comme une toupie, et s'élançant à chaque virement dans la direction de la brise, se trouva rendu dans les eaux du trois-mâts, qu'il ne poursuivait qu'avec un avantage de marche trop évident et trop certain. A l'aspect de ce sinistre compagnon de route, aux voiles tannées, à l'allure forbanesque et à la tournure plus que militaire, le capitaine du bâtiment fugitif jugea à propos de hisser son pavillon pour obliger le navire chasseur à en faire autant, et à lui faire savoir si, par miracle, il ne serait pas lui-même un lougre anglais. Mais aussitôt que Malviré eut vu le pavillon britannique monter à la corne d'artimon de son camarade de bordée, il ordonna à son second de faire envoyer de l'avant un coup de caronade à mitraille à l'ennemi, en faisant hisser, en même temps, au mât de misaine, un long et large pavillon tricolore, pour ne laisser au malheureux trois-mâts aucun doute sur l'espèce de camarade avec lequel il allait avoir l'honneur de se mesurer.
Mais ce fut en ce moment-là même que le capitaine anglais recouvrant, par l'effet du péril extrême dans lequel il se trouvait, l'intelligence dont Malviré l'accusait d'avoir manqué pendant la chasse, s'avisa d'essayer le dernier moyen qu'il pût employer pour retarder l'instant trop probable de sa défaite. Le trois-mâts, qui jusques là avait tenu trop obstinément la bordée du plus près, pour tâcher de conserver l'avantage du vent sur le bâtiment chasseur, s'imagina de laisser arriver subitement grand largue, en hissant avec promptitude toutes ses bonnettes du bord du vent. Forcé, par cette manœuvre inattendue, de prendre la même direction que la proie qui se débattait encore sous son aile et sous ses griffes, le lougre l'Aventure laissa aussitôt arriver de son côté, en étarquant sur sa grande voile le grand hunier du lougre, la seule voile qui lui restât encore à mettre dehors, pour accélérer encore sa marche déjà si rapide.
Dans le premier moment de cette lutte devenue toute nouvelle, le trois-mâts anglais parut acquérir, sur son antagoniste, un avantage plus marqué que celui qu'il avait d'abord obtenu, en s'essayant avec lui au plus près du vent. Mais la distance qu'il parvint à mettre, d'abord, entre le lougre français et lui, ne fut pas tellement grande, que le corsaire l'Aventure ne parvînt à la franchir à grands coups de caronades. Le premier boulet qu'envoya le lougre, ne frappa que dans le corps du trois-mâts; mais, au second coup de canon, mieux ajusté, la drisse de bonnette basse du pauvre navire marchand fut coupée, et avec cette drisse coupée tomba à la mer la voile qu'elle soutenait. Ce succès, encourageant les chefs de pièces du capitaine Malviré, on vit bientôt à bord du corsaire, partir un troisième boulet qui alla fracasser le mât d'artimon de l'ennemi; et bientôt, enfin, le malheureux trois-mâts perdant, avec ses agrès hachés et ses voiles criblées, la marche qu'il avait acquise en orientant largue, fut réduit à laisser arriver, plat-vent arrière, et à passer en désordre sur l'avant du terrible corsaire qu'il avait si inutilement cherché à gagner de vitesse.
Dès qu'enfin le trois-mâts fatigué, harassé, rendu, de la chasse qu'il venait d'essuyer, eut amené son pavillon pour le lougre ennuyé, irrité d'avoir si long-temps poursuivi une grosse barque de cette espèce, le capitaine Malviré songea à savoir, comme d'habitude, quelle pouvait être la capture qu'il venait de faire.
—Dis-donc, cria-t-il dans son porte-voix au capitaine anglais, d'où viens-tu comme ça?
—Je venais de Terre-Neuve, répondit avec humeur l'infortuné capitaine anglais!
—Et où allais-tu, de ce train-là, vieille baderne?
—J'allais à Londres, où je serais arrivé sans vous et la malédiction du ciel.
—Et de quoi, encore, es-tu chargé, malappris?…
—De morue, à votre service, maintenant, puisque Dieu ou le diable l'a voulu.