Notre bourru de capitaine, qui se piquait, et avec raison, d'avoir la vue meilleure que la langue, n'eut pas plutôt braqué sa longue vue ficelée de bout en bout, sur le bâtiment nouvellement aperçu, qu'il reconnut que c'était un trois-mâts louvoyant sous toutes ses voiles du plus près, et cherchant, selon toute apparence, à s'éloigner du corsaire qu'il devait avoir déjà entrevu sous le vent à lui.
Le parti du vieux renard, c'est de Malviré que nous voulons parler, fut bientôt pris, en cette circonstance qui n'était pour lui rien moins que nouvelle; car nous croyons avoir déjà dit que depuis trente ans le capitaine de l'Aventure n'avait guère fait autre chose que de rôder sur l'Océan, tantôt du Nord au Sud, tantôt de l'Est à l'Ouest.
—Attrape, dit-il à son équipage, après avoir recueilli à la lunette tous les indices suffisans sur le navire à vue, attrape à hisser, à courir, le grand appareil. Nous allons essayer de tailler des croupières de longueur à ce gueux de carré[8].
[8] Les bricks et les trois-mâts, c'est-à-dire les bâtimens qui portent des voiles rectangulaires, se nomment des bâtimens carrés. Les lougres, les goëlettes et les côtres, dont les voiles sont taillées en trapèze et s'orientent en dedans des bas haubans, sont ce qu'on appelle des bâtimens en pointe.
Le petit appareil, sous lequel avait navigué jusque là le tranquille lougre, fut remplacé à la minute même, selon l'ordre du capitaine, par le jeu de voiles immenses que l'Aventure, comme tous les bâtimens de son espèce, déployait dans les grandes occasions où il s'agissait de torcher de la toile et de faire ce qu'on appelle vulgairement un bon coup de boulines.
Puis une fois le commandement fait par le chef, et exécuté par les gens de l'équipage, à la satisfaction du capitaine, on vit Malviré, l'espoir pétillant dans les yeux, et le contentement peint sur son large visage, donner à chaque minute un coup de longue vue au navire qu'il chassait, en attendant qu'il pût lui envoyer d'aplomb quelques beaux coups de canon et de caronade dans les flancs.
La brise, ce jour là, était forte et ronde et la mer encore passablement unie sous le souffle régulier et carabiné de la risée naissante. C'était le temps qui convenait à l'Aventure, que l'on ne voyait jamais mieux se patiner, que lorsqu'il fallait pincer le vent à quatre ou cinq quarts, serrés, en se couchant sur l'eau, la moitié au moins du bastingage cachée par la lame.
Le trois-mâts aperçu, qui se serait passé assez volontiers de la chasse qu'il avait pris fantaisie à son voisin de lui appuyer, avait aussi de son côté déferlé toute sa toile au vent. Perroquets, catacois, clinfoc et voiles d'étai, tout avait été livré à l'impulsion de la brise, malgré l'effort qu'un tel fardeau de voilure devait imprimer à la mâture fatiguée du navire. Mais, dans ces sortes de circonstances, où il y va du salut du bâtiment, on craint toujours beaucoup moins de faire chavirer la barque, que de tomber, par pusillanimité, au pouvoir de l'ennemi que l'on sent courir derrière soi.
Ainsi, pendant que le pauvre trois-mâts chassé, employait trop inutilement peut-être tous les moyens qu'il pouvait mettre en usage pour tenter d'échapper à son redoutable adversaire, le lougre l'Aventure, trop certain du succès de sa manœuvre, se contentait de cingler, sans beaucoup d'efforts, le nez dans le vent, comme s'il eût voulu joûter de ruses et de vitesse avec la brise.
—Voilà, disait à ses officiers le capitaine Malviré, voilà un navire qui ne porte qu'à six quarts dans le vent, et qui ne file que cinq nœuds, tout au plus, avec toute la toile qu'il a mise dehors… Le paliaca ne sait pas que sous nos basses voiles seulement, nous hâlons nos sept nœuds pleins à quatre pointes et demie dans le lit du vent. Faut-il donc que le capitaine qui commande cette barcasse ait envie de se faire pommoyer les reins? A sa place, si jamais un homme comme moi pouvait être à la place d'un lofia comme lui, il y a une bonne heure au moins que j'aurais laissé porter largue les bonnettes du vent amurées haut et bas.