—Oui, mouillons, laissons tomber en double nos deux ancres de bossoir, répéta le capitaine. C'est le goulet de la rade de Brest que nous venons de passer, et maintenant nous voilà en rade, comme je vous l'avais promis.
L'opération du mouillage avec des ancres de bossoir que l'on avait à peine songé à disposer par avance, ne fut pas prompte, tant s'en faut. Mais enfin, après bien des efforts et des peines, on réussit à faire encore assez à temps la manœuvre à l'exécution de laquelle était attaché comme par un fil, le salut du navire et de l'équipage. Les deux ancres, en tombant lourdement au fond, entraînèrent, par leur propre poids et avec le bruit de la foudre, une soixantaine de brasses de câble, et lorsque le bâtiment, ainsi retenu sur ses énormes amarres, présenta, en tournant sur lui-même, le nez au vent et à la lame qui commençaient à l'assaillir et à le battre, le capitaine remarqua, et non sans quelque surprise, que l'arrière de la Vénus ne se trouvait guère éloigné de plus d'une encâblure de la côte sous laquelle il venait de pirouetter avec la vitesse du tonnerre.
—Peste! il était plus que temps de mouiller, se dit-il en lui-même; mais, grâce à l'habileté de ma manœuvre et à mon imperturbable sang-froid, nous voici en lieu de sûreté dans la rade de Brest… Mais comment se fait-il, pensait M. de la Lévrière en cherchant à percer de ses regards les ténèbres qui couvraient encore la terre, comment se fait-il que je n'aperçoive sur la côte aucun des feux de la ville près de laquelle nous venons de mouiller? La force du vent aurait-elle éteint, ou l'épaisseur de la brume aurait-elle caché le phare d'Ouessant, celui de Saint-Matthieu que nous n'avons pas vus en entrant, ou les feux même du port de Brest dont nous n'apercevons pas même la plus légère lueur!… Le jour, au reste, viendra bientôt nous donner le mot de cette énigme, ou nous expliquer la singularité de ce mystère; et en attendant le jour, jouissons tranquillement du plaisir d'avoir logé la prise qui m'avait été confiée, dans le port que j'avais choisi pour notre point d'attérage.
La pointe du jour vint, en effet, en perçant peu à peu le brouillard et les bandes de nuages qui surchargeaient encore l'horizon et le sommet des terres dans la partie de l'Est. Mais les premières lueurs du matin, au lieu de découvrir aux yeux satisfaits du capitaine la Lévrière et de ses matelots, les bords circulaires de la majestueuse rade de Brest, ne leur montrèrent que l'aride rivage de Lézardrieux dans toute sa prosaïque nudité… Oui, de ce Lézardrieux qu'ils avaient quitté quelques jours auparavant sur le corsaire l'Aventure, en emportant du pays une partie des beautés indigènes, que, par une cruelle fatalité, ils venaient de ramener dans le sein même de leur patrie!
A l'aspect de cette terre trop connue, le capitaine se mit à s'arracher les cheveux, l'équipage à rire, et la plupart des passagères à pleurer.
—Je me suis perdu par ma confiance, s'écriait le capitaine désespéré.
—Et nous avons été sauvés par votre bêtise, répondaient les matelots.
—Et nous déshonorées, en retombant dans le sein de nos familles, hurlaient les malheureuses femmes.
Et des cris de désespoir, de joie et de malédiction s'élevaient de ce concert diabolique d'imprécations, d'épigrammes grossières et de sanglots.
A peine l'aube naissante avait-elle étendu sa clarté paresseuse sur les flots fatigués de la tourmente de la nuit, que l'embarcation de la douane et le canot de l'intendance sanitaire se détachèrent de la grève de Lézardrieux pour venir prendre connaissance du navire, qui si bon matin s'était avisé de chercher un refuge sur la côte.