La patache des douanes aborda la Vénus par tribord au moment où le canot de l'intendance accostait le navire par bâbord, et ce ne fut pas sans surprise et même sans un certain saisissement, je vous le jure, que les douaniers et les autorités médicales ou municipales du lieu se trouvèrent face à face, sur le pont du bâtiment qu'ils venaient visiter, avec les vingt-cinq beautés que quelque temps auparavant le corsaire l'Aventure avait enlevées aux familles de l'endroit. L'indignation la plus vive éclata d'un côté, et la douleur la plus touchante de l'autre, et tout cela avec d'autant plus de raison, que parmi les nombreuses transfuges, quelques-unes des autorités appelées à bord de la prise par la nature de leurs fonctions, avaient reconnu, l'un une épouse infidèle, l'autre une fille égarée ou une sœur coupable. Le scandale était inévitable, car la faute avait déjà été rendue publique: le châtiment devait être exemplaire, et le parti des autorités fut bientôt pris; elles ordonnèrent aux vingt-cinq douces brebis ramenées au bercail, de s'embarquer au plus vite dans la patache de la douane et le canot de la santé, pour se rendre à terre où elles seraient d'abord mises en lieu de sûreté, en attendant que la justice fût appelée à juger le crime qui faisait leur honte et celle du pays. Quant à la prise que le capitaine la Lévrière était parvenu à conduire si habilement à bon port, on décida qu'elle devait rester placée sous le plus sévère embargo, jusqu'à ce qu'il plût au conseil des prises de prononcer sur son sort, et au ministère de la marine de dicter la punition qu'avait encourue son misérable équipage.
A l'arrivée des aventurières rapatriées sur le sol natal, toute la population émue du petit port, se rassembla en émeute pour maudire les épouses indignes, les filles perverses qui venaient d'imprimer une tache ineffaçable à la réputation jusques-là si pure des mœurs du pays. Les maris compromis jurèrent haine éternelle aux femmes coupables, les frères et les pères jetèrent leur malédiction sur leurs sœurs et leurs filles éhontées, et tous demandèrent que les unes et les autres fussent enfermées provisoirement dans la grange qui servait, depuis un temps immémorial, de prison aux rares délinquans de la paisible contrée.
Mais, tandis que l'autorité supérieure, dominée par l'indignation qui s'était si soudainement emparée de tous les esprits, avait jugé convenable de disposer si arbitrairement de la liberté individuelle des coupables, on apprit que le capitaine Malviré, le rude et expéditif commandant du lougre l'Aventure, était lui-même arrivé avec une riche et grosse prise, a quatre lieues de Lézardrieux, à l'île de Bréhat enfin, où déjà il avait eu le temps de faire des siennes avec l'or qu'il venait d'arracher aux Anglais. C'était le seul homme qui pût faire changer de face la scène qui se jouait à Lézardrieux, et ce seul homme, selon toute apparence, ne tarderait pas à se rendre à l'appel que, du sein de leur prison et du fond de leur navire, lui faisaient les infortunées qu'on avait incarcérées, et l'équipage sur lequel on avait frappé le plus tyrannique embargo.
Et, en effet, le capitaine n'eut pas plutôt appris ce qui s'était passé si près de lui, qu'on le vit tomber raide comme grêle, les pistolets en poche et la menace à la bouche, devant les autorités stupéfaites du port de Lézardrieux.
—Tas de badernes, leur dit-il, qu'avez-vous fait de ma prise et de son bêtas d'équipage?
—La prise est là, intacte, avec son équipage, et nous la gardons pour que vous nous répondiez de l'enlèvement de nos femmes et de nos filles.
—Vos femmes et vos filles, je m'en moque comme de vous, c'est-à-dire avec tout le respect que je vous dois, et si je vous les ai enlevées, vos femmes, ou plutôt si elles se sont enlevées elles-mêmes, je vous les ai restituées, et vous n'avez, par conséquent, plus rien à réclamer. Mais vous ne savez donc pas, mal-apprivoisés que vous êtes, que pendant que vous tenez ma prise sous votre sot interdit, la morue dont elle est chargée se vend un prix fou, à tous ceux à qui vous faites manger depuis dix ans votre vilaine merluche pour de la morue de Terreneuve?[9]
[9] Pendant la guerre et dans le temps où la morue de Terreneuve était devenue fort rare en France, les habitans des côtes sur lesquelles le lieu ou la merluche abondait, avaient trouvé le moyen de préparer cette dernière sorte de poisson de manière à pouvoir le vendre pour de la morue sèche dans l'intérieur du pays.
—La morue! peu nous importe à nous. C'est la justice que nous devons rendre, et le cours du poisson n'a rien de commun avec l'honneur des familles outragées.
—Ah! c'est-à-dire qu'il faut chercher quelque chose qui ait du rapport avec la justice et l'honneur des familles. Eh bien, je vais vous proposer un arrangement qui vous ira un peu mieux sans doute qu'une paire de gants, si j'en juge par la finesse de vos mains et l'acastillage de votre toilette ordinaire.