Après un assez long séjour à la Basse-Terre, je mis sous voiles avec une assez bonne cargaison, destinée pour la France.
La route que prennent les navires qui quittent les Iles-du-Vent pour revenir en Europe est loin d'être bien directe. Comme, sous les tropiques, les vents que l'on nomme alisés et qui soufflent toujours de la même partie, seraient contraires à la direction des navires qui voudraient, pour revenir en Europe, reprendre le chemin qu'ils ont déjà parcouru pour se rendre aux Antilles, il faut que ces bâtimens se servent autant que possible des brises alisées qui règnent dans les parages qu'ils quittent, pour s'élever jusqu'aux latitudes où commencent les vents variables, les vents généraux avec lesquels il est facile ensuite de se diriger comme on veut vers un point déterminé. Cette espèce de circumnavigation que l'on est obligé de faire pour ruser en quelque sorte avec les vents alisés, et éluder la loi générale qui les produit, se nomme débouquer. Les parages qu'il faut parcourir en faisant ce circuit maritime s'appellent, par dérivation du mot principal, les débouquemens.
Dans ces mers des débouquemens, qui s'étendent, pour les navires qui fréquentent la Martinique et la Guadeloupe, depuis le quinzième degré de latitude jusqu'au trentième à peu près, on rencontre ordinairement une foule de petits bâtimens caboteurs faisant la navigation entre toutes les îles de l'Archipel, ou un grand nombre de navires américains se rendant des ports de l'Union dans les Antilles. Ce n'est pas, je vous jure, un spectacle peu curieux et peu amusant que celui que présentent toutes ces voiles blanches reluisant au beau soleil du tropique, sur ces mers azurées, parsemées de gros îlots aux formes bizarres, couronnés de magnifiques nuages, et élevant jusqu'aux cieux leurs sommets couverts d'opulentes récoltes ou de forêts inaccessibles. Jamais dans ces climats remplis d'une si douce indolence, sur ces flots que les brises embaumées semblent plutôt caresser qu'agiter, je n'ai éprouvé un seul instant d'ennui ou de vide. Respirer, là, c'est vivre; voir, c'est presque agir, et s'oublier au sein de cet air tiède et enivrant, c'est jouir.
Mon navire, paisible comme nous, fendait depuis trente-six heures ces mers fortunées, couronné encore, pour ainsi dire, des présens de la terre à laquelle il venait de s'arracher, car sous nos hunes pendaient de verts régimes de bananes et de jaunes giraumonds, et dans les filets de notre arrière et le canot de porte-manteau se pressaient des milliers d'oranges et des touffes de magnifiques ananas. Aucune inquiétude ne m'agitait encore; le temps était si beau et la brise de l'est si régulière! C'était pour les froides mers que nous allions chercher, et les vents violens du banc de Terre-Neuve, vers lequel nous nous avançions, qu'il fallait réserver toute ma sollicitude et ma prévoyance.
Mais dans les débouquemens j'étais encore si bien! Une douzaine de caboteurs traversant le canal entre Antigues et Monserrat, et autant de goëlettes américaines, avaient passé depuis le matin le long de mon navire; je voyais déjà Nièves, cette île à la configuration fantastique, se perdant dans les nues auxquelles elle a emprunté son poétique nom. Pendant que, tout entier à mes rêveries contemplatives, je laissais derrière moi les objets du magnifique panorama au milieu duquel me transportait mon navire, une petite barque, qui paraissait être sortie d'entre les rochers de Nièves, se rapprochait de nous en louvoyant et en étendant sur les flots bleuâtres qu'elle effleurait ses voiles blanches comme les ailes d'une mauve. Je ne commençai à prêter attention à la manœuvre de ce caboteur que lorsque je le vis courir définitivement sur nous, de manière à me faire supposer qu'il avait l'intention de me parler ou de me couper le chemin. Je demandai ma longue-vue pour mieux voir que je ne le faisais encore à l'œil nu la forme et l'espèce de ce petit navire.
C'était un sloop assez bien voilé et passablement tenu; une vingtaine de noirs ou de mulâtres paraissaient s'être groupés par curiosité sur l'avant de son pont, comme pour m'examiner plus à leur aise. A l'apparence assez mesquine du bateau et à la mine des gens de son équipage, je ne crus pas avoir beaucoup de crainte à concevoir sur la singularité de sa manœuvre. Si, ce qui n'est pas probable, me dit mon second, cette espèce de bon-boat voulait faire de ses farces avec nous, nous ne serions pas long-temps à en venir à bout, ne fût-ce qu'à coups de barre d'anspect.
—C'est égal, dis-je à mes gens, chargeons toujours nos deux caronades par précaution, et montons sur le pont les douze fusils de la chambre.
Notre branle-bas de combat se trouva bientôt fait, grâce au peu de préparatifs que le petit nombre des armes dont nous pouvions disposer me permettait de faire.
Le sloop, qui marchait beaucoup mieux que nous, surtout avec la petite brise que nous avions et qui ne convenait guère à un grand bâtiment aussi chargé que le nôtre, le sloop n'eut pas de peine à nous approcher. Mais les apprêts hostiles qu'il nous vit faire semblèrent rendre sa manœuvre plus circonspecte. Il hissa au bout de son pic un énorme pavillon français presque aussi large que toute sa grande voile, et prenant la même bordée que celle que nous courions, sans pourtant chercher à nous passer au vent, il cargua le point d'amure de sa grande voile et amena sa trinquette pour ne pas aller plus de l'avant que nous, et conformer sa marche à notre vitesse.
Dans cette position, et après ce mouvement, j'eus tout le loisir de l'examiner comme je le désirais. Nous aurions continué probablement de courir ainsi assez long-temps l'un à côté de l'autre, si l'homme qui me paraissait être le patron ou le capitaine de la barque ne s'était pas décidé à prendre la parole.