Je ne savais trop que faire dans cette circonstance. Le plus sûr peut-être aurait été de refuser. Mais par curiosité ou par complaisance, je laissai faire le drôle, qui, sans attendre ma réponse, força un peu de voiles, et élongea mon navire de bout en bout avec son sloop.

Quand il se trouva le long de mon bord, je lui ordonnai de défendre à la négraille qu'il avait sur son pont de mettre le pied chez moi; et, d'un ton qui sentait le commandement, il baragouina aussitôt en mauvais espagnol à son équipage quelques mots qui me semblèrent être l'ordre de ne pas quitter le sloop sans sa permission. Pour lui il ne se fit pas prier pour sauter comme un singe sur mon gaillard d'arrière, et après m'avoir salué avec une affectueuse vivacité, il alla embrasser tout mon monde devant.

La joie de mon équipage parut au moins égale à celle qu'éprouvait Toutes-Nations à revoir ses anciens amis. Mes matelots demandèrent qu'on leur avançât leur ration à la cambuse pour fêter la rencontre de Toutes-Nations; mais celui-ci, avant qu'ils pussent avoir obtenu une réponse de moi, ordonna, après avoir toutefois sollicité ma permission, à un homme de son bord d'apporter du Madère et des grands verres. Les bouteilles du précieux liquide furent vidées en un instant. Le fastueux Toutes-Nations voulut renouveler sa politesse, mais une injonction de ma part lui interdit, au grand regret de mes gens, une galanterie dont je redoutais les conséquences.

Quand je crus avoir laissé à mon homme tout le temps nécessaire pour prendre ses ébats au sein des anciens camarades qu'il semblait retrouver avec tant de bonheur, je l'invitai à venir me parler, pour m'expliquer comment il se faisait que je l'eusse rencontré dans ces parages avec un équipage aussi fort que celui qu'il avait à bord de son sloop.

—Capitan, me répondit le drôle, jé navigue ici, parcé qu'il y a toujours quelque petité chose à faire pour moi autour dé la Guadeloupe, et j'ai oun fourt équipaze, parcé qué moun commerce il lé veut.

—Et quel est le commerce que tu fais?

—Oun commerce d'échanze avecqué los navires qué jé rencountre.

—Que donnes-tu donc à ces navires?

—Peu dé chose; mais je leur prends tout cé qu'ils ount dé boun.

—Tu fais donc la piraterie, coquin que tu es?