—Noun, pas tout-à-fait, mais je tâche dé gagner ma vie lé plus honnêtement possible, en perdant lé moins qué jé peux.

—Jolie manière de gagner ta vie honnêtement! Tu ne sais donc pas le danger que tu cours en arrêtant ainsi les navires au passage pour les piller comme tu fais?

—Quel danzer dounc, moun capitan?

—Pardieu, celui de te faire pendre comme forban!

—Comme forban? Je vole, il est vrai, un petit peu; mais zamais jé n'ai toué personne. Ah! voyez-vous, c'est que je suis oun galant homme, pauvre, mais honnête. Tenez, capitan, voici ici la liste dé les navires qué j'ai rencontrés, et vous y verrez, parcé qué vous savez lire, vous, qué les capitaines m'ont dounné un certificat comme quoi par lesquels je les ai bien traités en né leur prenant que leurs vivres et quelqués petites choses.

La liste de ce vulgaire forban était en règle, et ses comptes de piraterie en très-bon état. Deux ou trois capitaines de ma connaissance avaient même poussé la bonté jusqu'à certifier que la conduite de Toutes-Nations avait été parfaite à leur égard; trop heureux, ajoutaient-ils dans leur déclaration, de s'être retirés de ses griffes au prix de quelques bagatelles qu'ils lui avaient laissé prendre.

—C'est bien! répondis-je à mon écumeur de mer; tes papiers sont très-réguliers, et avec cela tu ne t'exposes qu'à te faire crocher au bout d'une vergue.

—Vous croyez, capitan, reprit-il avec tranquillité! jé vois qué vous voulez plaisanter. Mais dites-moi, jé crois qué quand vous m'avez vu vous approcher, vous avez eu oun peu peur, n'est-ce pas?

—Mais il me semble que d'après votre manœuvre, il y avait quelque raison de ne pas être très-rassuré.

—Eh bien! voilà cé qui mé fait plaisir à moi! J'aime bien à faire pur aux bastimens qué jé rencontre. Ah ça! escoutez; voulez-vous mé faire l'amitié d'accepter dé moi oune pétite chose? C'est oun pétit baril de boun vin d'Oporto qué jé l'ai pris à oun grand couquin dé capitan anglais qui mé faisait oune grimace dou diable quand je lou ai dégagé de sa cambouse tout ce qui né lé gênait pas. Ce pétit baril de vin d'Oporto sera pour vous rappéler dé moi, du pauvre Toutes-Nations, quand vous boirez un bon coup à sa vilaine santé!