—Grand merci! je ne veux nullement me charger de ton cadeau volé.
—Vous né voulez pas donc mé faire plaisir, à moi qui voulais vous rendre oun service?
—Le service le plus signalé que tu puisses me rendre, c'est celui de me quitter et de me laisser continuer ma route.
—Comment! vous né voulez pas accepter seulement mon pétit baril? Vous n'avez pas raison, mon capitan. Jé né suis pas toujours d'aussi belle houmour. A bord des autres navires jé né donne pas, jé prends; et à bord de celui-ci, jé veux donner et l'on né veut pas prendre.... Vous mé permettrez bien cépendant de danser au moins une pétite contredanse avecqué vos hommes et dé boire tranquillement un pétit coup dé partance, à votre chère santé et vostre bon viage?
Ma conversation avec Toutes-Nations, dont je désirais vivement me débarrasser, se serait probablement prolongée au-delà des limites que j'aurais voulu lui assigner, sans un incident inattendu qui vint y mettre brusquement un terme.
Maître Boissauveur, qui s'était perché sous un prétexte quelconque sur le couronnement du navire, comme pour visiter l'écoute du gui, mais bien réellement pour ne pas perdre un mot de mon entretien avec Toutes-Nations, se prit à crier en regardant derrière: Navire!
—Navire? s'écria aussitôt Toutes-Nations en me quittant pour courir vers le maître. Et où donc voyez-vous un navire, maître Boissauveur?
—Pardieu! où je le vois? et où ce qu'il est apparemment, car il me serait bigrement difficile de le voir peut-être là où ce qu'il ne serait pas! Tu ne vois donc pas, maître forban que tu es, dans la direction de ma main, un ship qui s'est couvert de toile!... Il est pourtant assez gros comme ça et assez près de nous, sans qu'il soit besoin de te le dire, espèce de pas grand'chose!
Toutes-Nations n'eut pas plutôt jeté les yeux sur la partie de l'horizon que lui indiquait Boissauveur d'une façon un peu dédaigneuse, que je le vis monter comme un chat dans mes grands haubans pour mieux observer apparemment le navire aperçu; mais perdant pour le coup sa loquacité ordinaire, il redescendit bientôt des barres de perroquet sans dire mot et avec autant d'agilité qu'il en avait mis pour y monter.
—A revoir, bon viage, capitan, me dit-il une fois descendu sur le pont. C'est un bastiment qué jé veux visiter, et à celui-là, jé né lui donnerai pas un pétit baril d'Oporto.