Sauter comme un fou à bord de sa barque, larguer les amarres qui le retenaient le long de mon navire, et laisser arriver vent arrière pour courir sur le bâtiment en vue, ne fut pour mon drôle que l'affaire de quelques minutes.
—Vous entendrez avant oune hure parler de moi, capitane, me cria-t-il dans son porte-voix en me quittant. Bon viage, bon viage; qué lé boun Dieu vous emporte!
—Bon voyage, coquin! lui répondis-je, et prends garde de te faire pendre.
Je continuai ma route après le départ de ce forban d'une nouvelle espèce, en réfléchissant au péril que, sans trop le savoir peut-être, courait ce pauvre diable qui croyait gagner sa vie honnêtement en pillant les navires qu'il rencontrait sur son chemin et si près des croiseurs.
—Oh! ce charabia-là, dit maître Boissauveur en le voyant prendre sa bordée, fera son beurre avant peu, tandis que nous, pauvres bigres, nous ne faisons que carotter sur mer avec décence et probité.
Toutes-Nations me l'avait bien dit, qu'avant une heure j'entendrais parler de lui. Mais ce fut une bouche à feu qui me parla du drôle; car une heure s'était à peine écoulée depuis notre séparation, que j'entendis sur l'arrière de nous, retentir comme un coup de tonnerre, un coup de canon sourd et lointain.
Je vis, avec le secours de ma longue-vue, la petite barque de Toutes-Nations aborder le grand navire qu'il avait approché, et le coup de canon me parut être sorti du flanc d'un grand bâtiment.
Cette scène sembla déconcerter un peu les gens de mon équipage, qui peu de temps auparavant m'avaient eu l'air de trouver admirable le genre de vie que leur camarade forban s'était décidé à prendre dans ces parages.
La nuit vint avec ses milliers d'étoiles scintillantes s'étendre sur la mer que continuait à caresser une brise ronde et fraîche. Aucun de mes hommes ne descendit se coucher. Tous paraissaient attendre quelque événement digne de leur curiosité ou de leur sollicitude, et je ferai remarquer ici en passant que rarement cet instinct curieux des matelots, quand il est excité par quelque incident un peu grave, les trompe sur les choses possibles qui doivent arriver.
Pendant près de trois ou quatre heures, mes yeux, quelques efforts que je fisse pour chasser loin de moi ma préoccupation, ne cessèrent de se tourner du côté où j'avais vu le sloop de Toutes-Nations aborder le navire qui avait paru dans nos eaux. A minuit sonnant le quart fut changé, et les hommes qui étaient restés sur le pont sans être de service prirent la garde à leur tour sans que leurs camarades pensassent à aller se reposer. Désirant inspirer à mon équipage une sécurité que je n'avais pas moi-même, je pris la résolution de descendre dans ma chambre; et, après avoir donné des ordres à mon second, je me disposais à quitter le gaillard d'arrière, lorsqu'en posant le pied sur l'escalier du dôme, je crus voir non loin de mon navire une grosse masse noire qui tombait sur nous.