—Et que voulez-vous donc que je fasse au soleil ou à l'ombre? répartit la jeune première.
—Mille choses que je ne puis vous expliquer, mais que vous ne serez pas embarrassée de deviner une fois que vous connaîtrez le pays.
—Grand merci, monsieur, de votre offre! Je connais trop bien mon affaire pour donner dans de telles déceptions; nous autres femmes de théâtre, nous ne valons quelque chose aux yeux des hommes que par les effets d'optique et les illusions que nous obtenons ou que nous faisons naître sur la scène. Otez-nous les planches sur lesquelles nous sautons chaque soir, les quinquets à la clarté desquels nous brillons dans nos rôles, passez l'éponge sur nos joues fardées, substituez le négligé du matin à nos paillettes de la nuit, et nous ne serons bonnes tout au plus qu'à vous amuser un peu moins que toutes les autres créatures que vous jetez au linge sale quand le jour de la blanchisseuse arrive.... Pas de théâtre dans le pays dont vous me parlez, pas d'illusions par conséquent, et partant pas d'actrices. Cherchez ailleurs une voyageuse, car je ne me sens nullement disposée à rompre mon engagement avec le directeur pour devenir la bobonne d'un gros Anglais qui n'a que faire de mon emploi et de mon talent. La grisette vous ira mieux.
—Mais cependant vous avez vu dans les trois Sultanes et dans Gulnare une jeune beauté qui n'était pas sur un théâtre, subjuguer, par ses charmes de tous les jours, la fierté d'un maître jaloux, et jusque-là insensible....
—C'est donc un sultan que votre gouverneur anglais?
—Pas tout-à-fait, mais à peu près, sous le rapport des piastres du moins.
—Raison de plus alors pour refuser tout net; car si c'est un sultan, je ne veux pas être son esclave. Vous m'avez bien tout l'air encore d'un chercheur d'occasions manquées.
—Vous me permettrez de vous dire, mademoiselle, que c'est vous plutôt qui manquez une fort belle occasion.
—Oui, en effet, j'irais rompre un engagement avantageux pour vous suivre, et quitter un amant comme on n'en trouve pas, pour un sultan de Sierra-Leone!
—Ah! dès lors que vous avez réussi à avoir un amant....