Un soir il se rendit donc en cette qualité au Wauxhall d'été, accompagné du capitaine Sautard, qui modestement avait consenti à jouer pour quelques heures le rôle de l'homme d'affaires du personnage britannique. A la porte d'entrée on demande le billet du prétendu milord; celui-ci répond: What, what, what? C'était à peu près tout ce qu'il savait d'anglais.
On lui fait comprendre alors qu'avant de pénétrer dans l'établissement, il lui faut déposer sa carte à la porte; et aussitôt notre généreux gentleman tire brusquement de sa poche une poignée de guinées sur lesquelles le cerbère du jardin se contenta de prélever le double du prix d'entrée. Milord portait une canne. Un gendarme lui fait observer avec la politesse qui caractérise les agens de la force publique, qu'il est défendu d'entrer au bal champêtre avec un bâton. Le faux Anglais s'écrie encore: What? what? mais du ton d'un homme fort mécontent. L'homme d'affaires du personnage arrive, et il explique en assez bon français aux assistans que son milord ne connaît nullement les usages de Paris et qu'il est convenable d'avoir pour les étrangers les égards de l'hospitalité. On s'empare de la canne et les deux compagnons pénètrent sous les bosquets du Wauxhall, peuplés, comme on le sait, de tout ce que les boulevarts voisins ont de plus séduisant en fait de nymphes accommodantes et très-peu farouches.
Au bruit que la petite altercation du milord et du gendarme a produit dans les jardins parfumés d'huile à quinquets transparens, cent beautés sont accourues; quelques-unes d'entre elles, plantes vivaces transportées des rives de la Tamise sur les bords de la Seine, ont bientôt remarqué que le milord, quelque peu de mots qu'il ait prononcé, ne parle pas plus anglais qu'un membre de l'académie des inscriptions ne parle chinois. Mais ces dames parlent fort bien le français, et elles ont vu que notre jeune homme porte une forte chaîne en or autour du cou et un certain nombre de brillans aux doigts. Elles suivent en l'agaçant notre aimable et faux étranger. L'obscurité du fond des jardins favorise mille petites avances, provoque mille charmans larcins. Le bruit même de quelques baisers se perd dans le léger mugissement de l'orchestre lointain et du tumulte des contredanses à vingt-cinq centimes.
Une nacelle se présente sur les petits lacs artificiels pratiqués au milieu des bocages presque enchantés. Une des nymphes propose au milord une promenade sur l'Océan de quinze ou vingt pieds de long de cette autre Cythère. Le milord, fort expert en navigation et en amour, accepte la proposition, et le voilà agitant les rames de sa volage embarcation auprès de la beauté qu'il égare sur les flots... bien moins agités encore que son cœur et surtout moins impétueux que ses désirs naissans. A chacune des oscillations rapides de l'esquif, la beauté jette un cri obligé; une frayeur subite et très-habilement calculée s'empare de tous ses sens sur un élément si peu fait pour elle. D'effroi en effroi, elle finit par se cramponner au cou de son pilote qui rit à pleine gorge de l'épouvante qu'il a provoquée.... L'heureux couple aborde bientôt le rivage sur lequel est prudemment resté le capitaine Sautard, avec d'autres dryades moins aventureuses que celle qui a voulu accompagner le milord supposé.
—Eh bien! souffle à l'oreille de son subrécargue le gros capitaine, comment avez-vous gouverné votre barque dans cette espèce de baille-d'eau que ces Parisiens voudraient nous faire passer pour un lac?
—A ravir, mon bon ami! Cette femme est délicieuse et tout-à-fait désintéressée. C'est un amour avec la naïveté d'un enfant. Elle a peur de l'eau comme si elle n'avait que huit ans. Elle m'a donné rendez-vous pour demain, et je crois, dès que je ne serai plus astreint à jouer mon rôle de milord, que je finirai par la déterminer à venir avec nous à Sierra-Leone. Et vous, comment avez-vous employé votre temps pendant mon petit voyage au long cours?
—J'ai fait le quart dans les allées, escorté par une escouade de syrènes qui ont fini par m'ennuyer plus que ne le porte l'ordonnance. J'aime le naturel chez les femmes, mais je ne puis pas souffrir qu'elles se mettent en panne sur ma route, le grand hunier sur le mât, comme font toutes celles-ci; et si vous m'en croyez, nous retournerons à notre hôtel sans compagnie.
—Je ne demande pas mieux, mon cher ami, car pour ce soir je sens que j'emporte assez de bonheur du Wauxhall d'été, pour m'en passer jusqu'à demain. Eh bien! quand je vous disais que le rôle de milord anglais était bon à jouer à Paris, avais-je raison?
—Raison, oui pour vous, qui étiez le milord, mais pour moi qui faisais le sot personnage d'homme d'affaires, non.... C'est égal, la farce est finie, faisons route pour le grand hôtel du roi de Prusse, et qu'il n'en soit plus question.
Une vingtaine de beautés plus ou moins hardies, devinant l'intention qu'ont nos deux Anglais de contrebande d'opérer leur retraite, se mettent en tête de les accompagner jusqu'à la sortie en leur criant avec ironie et en anglemanisant autant qu'elles le peuvent l'accent qu'elles se donnent: A revouar, milord, jé vous souhaité biène lé bone souar! A votre bonne reviène!