Ma probité est connue, et je ne crains pas d'être démenti sur cet article, dans les quatre parties du monde. Voici au reste des lettres qui me sont adressées par des fabricans de Paris chez lesquels j'ai l'habitude de prendre des objets de pacotille pour former les cargaisons que je vais vendre au loin.
Vous pourrez faire prendre chez ces marchands-là mêmes toutes les informations qui vous paraîtront utiles sur mon compte. Je suis de Narbonne, et ces papiers-ci vous le prouveront. La riche parente au service de laquelle je destine vôtre fille est une femme fort répandue dans le pays où elle vit; une fois que vous aurez obtenu sur moi les renseignemens que vous paraissez désirer, j'espère qu'il me suffira de répondre d'elle pour que vous n'ayez plus aucune crainte à concevoir.... Mais jusque-là nous vous donnerons le temps de réfléchir, et si, comme je n'en doute pas, nous vous inspirons la confiance que nous méritons, les quinze cents francs vous seront comptés sur-le-champ, et quelques jours après votre aimable fille s'embarquera... dans la diligence qui devra la conduire à Narbonne.
Les deux amis, après cette petite exposition de leurs projets, s'en allèrent, laissant la famille Renaud réfléchir sur la bizarrerie et aussi sur les avantages de cette proposition foudroyante.
Les informations prises sur le subrécargue furent satisfaisantes. Les quinze cents francs d'arrhes qu'il proposait firent aussi leur effet. Le père et la mère Renaud paraissaient ne pas vouloir se séparer de leur fille bien-aimée; mais celle-ci, résolue à s'immoler pour ses parens, combattit avec tant de chaleur la répugnance qu'ils avaient à la voir s'éloigner d'eux, qu'elle finit par les décider à accepter le sacrifice qu'elle offrait à leur mauvaise fortune. Mais combien, après cet effort de vertu et de courage, pleura la pauvre fille, quand une fois elle se sentit dégagée de la contrainte qu'elle s'était imposée pour abuser son père et sa mère sur sa résignation apparente!
Lorsque le capitaine et le subrécargue revinrent pour recevoir la réponse, qu'ils avaient eu la délicatesse d'attendre deux jours, ils trouvèrent la jeune personne décidée et ses parens à peu près consentans, mais ils crurent s'apercevoir que Joséphine avait beaucoup pleuré. Ils jugèrent à l'émotion de la bonne mère et du vieux père qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'il fallait profiter de la circonstance en brusquant le départ. Les quinze cents francs furent comptés. On fit semblant de prendre un passe-port pour Narbonne. Joséphine reçut, en adressant une fervente prière au ciel, la bénédiction de ses parens éplorés; et remplie de l'enthousiasme et de la résignation d'une martyre, elle quitta l'asile de sa pauvre famille, pour s'embarquer dans la diligence du Hâvre....
[CHAPITRE VII.]
[La traversée.]
Le trajet de Paris au port de mer fut assez triste, même pour les deux marins qui croyaient tenir sous leur main la proie qu'ils s'étaient promise en arrivant dans la capitale. Joséphine était silencieuse et recueillie. Elle paraissait prier quand ses deux compagnons de route ne songeaient qu'à l'égayer en lui adressant la parole ou en causant entre eux. Elle n'avait emporté avec elle qu'une petite malle d'effets et quelques volumes, parmi lesquels le capitaine avait remarqué un livre de prières. Bon! s'était dit notre marin observateur, la jeune personne est dévote, «nous lui soufflerons deux mots pour notre compte.» Le capitaine se trompait, comme on le verra par la suite.
Il fallut passer quelques jours au Hâvre, en attendant que l'Aimable-Zéphyr se trouvât prêt à reprendre la mer. Pendant ce temps, les pacotilleurs s'ingénièrent à rendre le séjour de la ville aussi agréable que possible à leur future passagère. Ils lui proposèrent d'abord le spectacle, et elle refusa obstinément de prendre les distractions qu'on lui offrait. Renfermée dans le petit appartement qu'on lui avait retenu dans un hôtel fort modeste, elle ne s'occupait qu'à de petits ouvrages d'aiguille, ou à lire les livres qu'elle avait eu soin d'emporter avec elle pour charmer les ennuis du long voyage qu'elle se préparait à faire. Le jour du départ arriva enfin, et Joséphine, transportée à bord du navire qui allait l'enlever si loin de son pays, se vit bientôt exilée sur les flots au milieu d'une troupe de marins qu'elle voyait pour la première fois, et entre un gros capitaine et un fat de subrécargue qu'elle connaissait à peine.