Un petit espace environné d'une toile à voile lui avait été réservé à bord, entre la cabane du capitaine et celle de M. Laurenfuite. C'était là sa chambre, son boudoir. Une simple toile à voile pour toute barrière contre l'audace ou les desseins de deux hommes, arbitres suprêmes sur les mers du destin et de la vie des êtres rassemblés à bord de leur navire.... Quelle situation que celle de la naïve Joséphine! Une Lucrèce, armée de sa farouche vertu et de son poignard, en aurait frémi. Mais la jeune fille pensait à peine qu'il y eût quelque danger pour elle, si faible et pourtant si résignée, pour elle qui chaque soir et chaque matin adressait son humble prière au ciel, pendant que M. Laurenfuite grattait sa profane guitare, et que le capitaine Sautard jurait à faire tomber le ciel sur sa tête impie!

Les premiers jours de mer se passèrent sans que les trois commensaux de la chambre causassent beaucoup ensemble. A bord des navires, il faut que quelque événement un peu important rapproche les individus les uns des autres par le sentiment du danger commun, pour que la connaissance se fasse vite entre gens que le hasard a réunis dans l'espace de quelques pieds carrés. Mais aucun événement grave n'était arrivé à l'Aimable-Zéphyr depuis son départ du Hâvre. Le vent d'est avait continué à souffler avec régularité et sans violence, jusque sur les côtes du Portugal. La mer n'avait pas cessé d'être belle et le ciel serein. A midi, le capitaine descendait pour faire son point avec une certaine solennité, afin d'essayer à intéresser la passagère au travail important à la suite duquel il pouvait dire avec un air d'importance: Aujourd'hui nous sommes là. Depuis notre départ nous avons fait tant de lieues, et dans tant de jours, si la brise continue, nous serons à Sierra-Leone. Mais la discrète Joséphine, pénétrant mal les intentions coquettes du capitaine, le laissait faire le savant sans lui offrir l'occasion désirée de déployer sa science ou de signaler sa galanterie.

Le séducteur Laurenfuite, croyant avancer ses affaires personnelles par des moyens plus victorieux que ceux dont pouvait disposer son émule en bonnes fortunes, avait déjà fait grincer sa guitare, comme on le pense bien. Les romances tendres et passionnées avaient même été assez bon train. Mais quelque bonne opinion qu'eût le traître sur l'infaillibilité de son art et sur l'effet irrésistible de son amabilité, il avait été forcé de convenir que jusque-là la petite passagère n'avait donné aucun signe de sensibilité qui l'autorisât à penser qu'elle dût le traiter plus favorablement que le capitaine. Un siége en règle sera peut-être nécessaire pour la réduire, dit-il un soir à son ami en faisant le quart avec lui, et je crains bien d'être obligé de faire jouer la mine et sauter la place.

—Comment! jouer la mine? s'était écrié vivement le capitaine; est-ce que par hasard vous voudriez employer la force?

—Non pas du tout, j'en suis incapable, et jamais, Dieu merci, je n'ai eu besoin de recourir à cette extrémité. Vous avez mal compris la métaphore; je voulais dire que, nous assiégeans, nous serons peut-être forcés de nous entendre pour triompher loyalement de la beauté.

—A la bonne heure, et je ne demande pas mieux que de m'y prendre loyalement; car, voyez-vous bien, malgré ma chose pour le sexe, je ne voudrais pas qu'il fût dit que j'aie employé près de cette jeunesse, que nous avons embarquée en pacotille, un procédé qui ne fût pas loyal et marchand.

—Je suis là-dessus entièrement de votre avis, mon cher capitaine, et j'oserais même dire qu'à cet égard je me ferai gloire de pousser le scrupule aussi loin que vous. D'ailleurs, il y a dans un opéra une ariette qui dit que pour triompher de la beauté, il faut faire la guerre avec franchise; et les chansons, comme vous le savez, ont toujours fait la règle de ma conduite. Un couplet, pour un chanteur de ma façon, c'est le meilleur précepte de morale que l'on puisse suivre. Mais ne serait-il pas déshonorant pour nous, et pour moi surtout qui ai quelque raison peut-être d'avoir certain amour-propre en fait de femmes, que le morceau de prince que nous avons été chercher à Paris pour réchauffer les pieds d'un gouverneur anglais, nous passât raide comme balle à deux doigts du nez?

—Déshonorant, non, ce n'est pas le mot; mais un peu marronant, oui.

—Est-ce à nous, marins et négocians, condamnés par état à tant de privations à la mer, de nous montrer abstinens comme des chartreux, quand nous tenons là, sous notre main, la plus jolie petite femme, qui ne demande pas mieux peut-être que d'être séduite?

—Oui, je sais bien que nous ne sommes pas des chartreux, et je crois même sentir le contraire, pour ma part du moins. Mais sans faire ici la bégueule, je vous dirai que j'ai, non pas des scrupules, Dieu m'en préserve! mais un certain éloignement pour tout ce qui nous ferait oublier ce que nous devons à une jeune fille faisant partie de notre chargement.