Joséphine lisait attentivement un petit livre lorsque notre séducteur s'avança vers elle, l'air toujours abattu, la physionomie toujours altérée. Il débuta par un gros soupir, sans que les yeux de la petite quittassent la page sur laquelle ils étaient fixés. Le galant toussa deux ou trois fois sans pouvoir arracher la liseuse à la préoccupation à laquelle elle paraissait livrée. Pour attirer enfin son attention sur lui, il tomba à ses pieds avec tous les signes visibles d'un désespoir amoureux. Plus surprise que troublée de ce mouvement imprévu, Joséphine allait demander à Laurenfuite la raison d'une façon aussi singulière de l'aborder, lorsqu'un coup de roulis dérangea tellement la pose sentimentale de l'amant désespéré, que le pauvre diable alla heurter avec violence sur une des cloisons de la chambre. Force lui fut de reprendre son attitude ordinaire, et de renoncer à attendrir la beauté en se prosternant de nouveau à ses genoux. Mais supérieur au petit contre-temps qu'il venait d'éprouver, il ne perdit pas un instant, et d'une main tremblante il remet à la belle une déclaration en forme, qu'il avait passé une partie de la nuit à composer avec le secours de la Nouvelle-Héloïse. Joséphine, sans attacher à cet acte si étrange pour elle plus d'importance qu'il ne paraissait en mériter, s'empare du tendre poulet, qu'elle lit à haute voix et en riant comme une folle de l'effet du coup de roulis. Le subrécargue, un peu démonté de cette manière inusitée d'accueillir l'aveu sur lequel il avait fondé les plus flatteuses espérances, demande à la jeune rieuse le motif qui peut ainsi exciter son hilarité.
—Je ris, lui répond-elle en partant d'un éclat de rire plus fort que les précédens, non pas de l'honneur que vous voulez sans doute me faire, monsieur, en me déclarant votre amour, mais du rapport étonnant qui existe entre ce que je lisais et ce qui m'arrive aujourd'hui....
—Ce que vous lisiez, mademoiselle, est donc bien gai, ou peut-être trouvez-vous ce que j'ai fait bien ridicule!
—Ridicule! oh! non, monsieur, ce n'est pas le mot.... Mais c'est que.... Excusez-moi, je vous en prie, si je ne puis m'empêcher encore de rire....
—Tant qu'il vous plaira, pour peu que cela vous fasse plaisir. Mais y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander ce que vous lisiez?
—De l'indiscrétion? aucune, je vous assure; je vous demanderai même la permission de mettre sous vos yeux le passage qui m'occupait lorsque vous êtes....
—Oui, achevez, lorsque je me suis mis à vos genoux.... n'est-ce pas...? Ne vous gênez pas, le plus fort est fait....
—Non pas, je voulais dire lorsque vous êtes tombé....
—Eh bien oui! lorsque je suis tombé par terre au coup de roulis.... Mais voyons donc ce passage, puisque vous voulez bien permettre....
L'amoureux prit le livre et parcourut des yeux la page que Joséphine lui indiquait du bout du doigt; il lut: