Ces deux représentans des doctrines littéraires qui divisent aujourd'hui la France de la Porte-Saint-Martin et du café de Paris, se rendaient assez bêtement à Sierra-Leone; ou plutôt, commercialement parlant, ils allaient assez bêtement échanger là leurs marchandises contre des écus.

Chemin faisant et avant d'arriver à leur destination, les deux associés touchèrent à Ténériffe pour y prendre douze pipes de Madère du cru, et aux îles du Cap-Vert pour acheter six belles mules d'Espagne. Ils tenaient surtout à n'avoir dans leur cargaison que du bon et du fin, et à faire leur petit commerce avec le plus d'honneur et de probité possible. Ce n'est pas pour rien, je vous l'assure bien, que l'antiquité, qui avait aussi ses idées, a donné quatre ailes et un caducée à Mercure, dieu du commerce et d'autre chose.

De leur douze pipes de Ténériffe, ils commencèrent d'abord par faire quinze pipes d'excellent Madère sec; l'eau douce ne leur manquant pas plus, fort heureusement, que la bonne volonté. La spéculation a aussi ses miracles.

Mais de leurs six mules du Cap-Vert ils ne purent faire, comme ils l'auraient bien voulu, huit belles mules d'Espagne. C'est là une marchandise qui ne rapporte dans les mains du vendeur que les bénéfices monnayés qu'elle peut procurer. Avis aux faiseurs de cargaison et de pacotille!

En arrivant à Sierra-Leone, comptoir anglais depuis long-temps assez négligé, le capitaine et le subrécargue de l'Aimable-Zéphyr ne trouvèrent dans le pays, d'homme un peu respectable, qu'un gouverneur qui s'ennuyait fort dans sa grandeur, et qui se chargea par désœuvrement d'être le consignataire du navire.

Dans les colonies, il est assez facile, comme on sait, de faire marcher de front les affaires et le pouvoir: d'ailleurs, en se consignant à la première autorité du lieu, les deux Français s'assuraient l'avantage de ne payer que de très-faibles droits d'entrée. C'était là encore une chance à prendre en considération. Honneur et profit vont si bien ensemble, quand ils peuvent toutefois aller de compagnie!

Ce gouverneur anglais avait une singulière maladie: il était las de sa puissance et de son bonheur. Pour se distraire de la fatigue de lui-même, dans ce climat dont l'ardeur redouble, pour les oisifs, le fardeau de la vie, il avait d'abord passé en revue chaque jour ses vingt-cinq à trente hommes de garnison. Puis, après s'être composé un harem de toutes les belles négresses qui avaient brigué l'honneur de lui offrir tout ce qu'elles avaient de mieux, il avait fini par prendre en aversion toute sa troupe, toute son autorité et toutes ses noires odalisques même. Et, en effet, que peut donner une belle négresse quand elle a fait le sacrifice de ses charmes à son maître? Rien. Il n'y a que les femmes civilisées qui aient chaque jour quelque chose de piquant à ajouter aux faveurs qu'elles ont accordées la veille.

Ce fut à la suite d'un grand dîner, que l'espèce de vice-roi britannique de Sierra-Leone confia les chagrins de son bonheur à ses deux brocanteurs français. La conversation qui s'établit entre ces trois personnages, dans cette occasion, vaut peut-être la peine d'être rapportée ici mot pour mot. Elle prit au dessert un tour tout-à-fait philosophique.

Le gouverneur, après un très-gros soupir qu'il exhala en finissant un grand verre de Madère de l'Aimable-Zéphyr, se prit à s'écrier mélancoliquement:

—Le Madère est bon, sans doute, quand il est fort; mais il n'y a rien d'aussi délicieux, selon moi, que le Champagne rosé qui mousse, et les femmes sensibles qui... savent causer.