A quoi M. Laurenfuite se permit de répondre aussitôt en chantant faux sans sa guitare:

Femme jolie et du bon vin,
C'est le vrai bonheur de la vie!

Le capitaine Sautard, qui n'avait de voix que pour parler comme le commun des hommes, répondit de son côté en jetant les yeux sur son hôte illustre:

—Ma foi, monsieur le gouverneur, je crois que vous êtes bien difficile! Comment, vous ne trouvez pas à faire votre bonheur avec la douzaine ou la quinzaine de jeunes négresses que vous avez dans votre parc? Il y en a là, selon moi, trois fois plus qu'il ne m'en faudrait, si j'étais gouverneur, pour m'amuser comme un dieu, du soir au matin!

Le Gouverneur.—Et à moi aussi si j'étais capitaine. Mais que faire de tant de négresses quand on est gouverneur!

Le Capitaine.—Pardieu que faire! je le sais bien, moi!

Le Gouverneur.—Eh bien je ne le sais guère, moi, je vous l'assure. Pour passer le temps, je dors mollement, je fume quelquefois par enfantillage; car y a-t-il quelque chose au monde de plus puéril, je vous le demande, que de s'amuser à faire sortir et à voir s'évaporer la légère fumée qui s'exhale d'une pipe ou du bout d'un cigare odorant?

Le Subrécargue.—C'est vrai. C'est là ce que je me suis dit mille fois déjà, en voyant le capitaine Sautard fumer jour et nuit comme un Suisse. On voit bien que monseigneur a l'imagination orientale, car en effet

Que sont les rangs et les honneurs?
Ma foi de la fumée!
Ma foi de la fumée

Le Gouverneur.—Croyez bien une chose, messieurs, il n'y a de bonheur réel dans la vie et même dans l'amour que dans les plaisirs de l'intimité. Posséder un troupeau de femmes, ce n'est pas posséder le cœur d'une femme. S'étourdir, ce n'est pas jouir.