—Si l'on m'avait trompée!... Oh! non! M'entraîner si loin de ma famille, et m'ôter jusqu'à la possibilité de me plaindre!

Et ici Joséphine pleura!

Le gouverneur se sentit embarrassé et presque attendri.... Il ne savait que dire pour consoler la jeune fille! Pendant quelques minutes il resta même interdit. Mais les bons cœurs ne supportent pas long-temps les situations touchantes sans se laisser aller à leur mouvement naturel.

—Mademoiselle! s'écria notre Anglais, écoutez-moi, je vous en conjure. Il n'est plus temps de vous cacher ce que la pénétration d'une âme honnête et pure comme la vôtre devinerait bientôt. Oui, l'on vous a trompée et l'on m'a trompé aussi moi-même. Mais je suis un honnête homme, et je puis réparer avec noblesse un tort qui ne fut pas le mien. Un autre que moi peut-être aurait abusé ou profité de votre erreur et de votre position. Je suis incapable d'une telle faiblesse ou d'une telle lâcheté. Ces deux aventuriers vous ont entraînée ici par de fausses promesses et sans avoir obtenu mon consentement; eh bien! je veux, autant qu'il dépendra de moi, que ce qu'ils ont cru vous promettre en vain se réalise pour vous. C'est une place modeste, conforme à votre position et à vos mœurs, qu'ils vous avaient offerte chez moi; vous occuperez cette place. Ma maison livrée au désordre, que mes habitudes de dépense ne peuvent pas toujours arrêter, a besoin de quelqu'un qui sache la gouverner: vous règlerez les détails de mon intérieur, et quant aux ménagemens que votre position chez moi vous prescrira à mon égard, pour votre réputation, je vous laisse entièrement libre de prendre ceux qui vous sembleront les plus convenables. Vous aurez, si vous le désirez, un appartement séparé de mon hôtel, et quelque pénible qu'il me sera de renoncer à votre société, vous ne m'adresserez que le plus rarement possible la parole. C'est encore là un sacrifice que je m'imposerai pour vous prouver le désir que j'ai de satisfaire vos scrupules et de réparer un tort qui, je vous le répète, ne peut m'être reproché.

—Et le monde, monsieur, que dira-t-il, lui qui pourra toujours ignorer la délicatesse de vos procédés et qui me verra attachée à votre service?

—D'abord je pourrais vous répondre, mademoiselle, qu'ici il n'y a pas de monde comme en France, et que nous vivons dans un pays où la liberté et même la licence des mœurs est la première chose que l'on pardonne. Mais je ne veux pas avoir l'air de chercher à triompher des craintes que vous avez conçues et dont je respecte le motif. Ce que je puis vous assurer, c'est que ma conduite à votre égard ne laissera aucun prétexte à la médisance, dans le cas où, comme je suis bien loin de le supposer, la médisance viendrait à s'occuper de nous et de nos innocentes relations, les seules qui pourront désormais exister entre vous et moi.

Joséphine pleura beaucoup encore, et puis elle se résigna un peu. La meilleure chose que l'on puisse faire dans des circonstances inévitables, c'est de se laisser aller à sa destinée avec le plus de philosophie que l'on puisse amasser contre les coups du sort, et c'est là ce que savent faire admirablement presque toutes les femmes dans les occasions impérieuses. Leur grand talent surtout est de savoir céder à toute espèce de contrainte et de violence, et elles se soumettent avec une si touchante résignation ou avec une grâce si parfaite, qu'on dirait quelquefois qu'elles n'ont été créées par la Providence que pour céder aux caprices du sort, ou aux caprices presque toujours plus injustes des hommes.

Mais après tout, la condition nouvelle de la jeune Européenne était-elle donc si pénible! Gouverner en souveraine l'opulente maison d'un homme généreux et délicat, rester maîtresse de ses actions et du penchant de son cœur, tels étaient ses devoirs et son sort. Sûre d'elle-même et de la vertu qu'elle voulait conserver pure de toute atteinte et de tout soupçon, qu'avait-elle à redouter ou à désirer? Les occupations qu'allait lui imposer la surveillance de la maison de son protecteur, en remplissant utilement ses journées, lui offriraient les moyens honorables de se rendre digne des bontés que le gouverneur paraissait disposé à avoir pour elle; et ensuite sur ses petites économies elle pourrait prélever les secours qu'elle se proposait de faire parvenir à ses pauvres parens!

A cette idée, l'aimable et bonne fille sentait ses larmes couler, mais non plus avec amertume et désespoir; c'était déjà le prix de son sacrifice qu'elle recevait en pensant avec douceur que ce sacrifice ne serait pas inutile au vieux père et à la tendre mère qu'elle avait laissés si loin d'elle.

Peu de temps suffit à Joséphine pour se mettre à la hauteur des devoirs qu'elle voulait remplir dans l'hôtel du gouverneur. Les détails intérieurs, qui jusque-là avaient été fort négligés, prirent sous ses ordres une autre direction. Les esclaves de la maison, empressés de lui plaire, finirent bientôt par l'aimer autant qu'ils l'admiraient et qu'ils la respectaient, et lorsque le soir, retirée bien loin des appartemens du gouverneur dans le cabinet qui lui servait d'asile, elle se livrait à la lecture ou à quelques petites études, ses négresses fidèles, couchées près de sa porte, priaient pour elle comme pour un ange qui aurait veillé sur leurs destinées.