[II.
UN CARACTÈRE DE MARIN.]
Un jeune officier de marine de nos amis était parvenu, dans les ports de mer que notre navire fréquentait depuis quelques années, à acquérir la réputation d'homme à bonnes fortunes, sans que rien d'extraordinaire en lui justifiât complètement à nos yeux les succès qu'il obtenait auprès de presque toutes les femmes. Sainte-Elie, c'était le nom de notre Faublas marin, était doué d'un caractère aimable, d'assez d'esprit, et d'une figure qui, quoique un peu commune, pouvait passer pour assez belle. Mais ces agrémens collectifs, que d'autres possédaient, au reste, à un plus haut degré que lui, ne nous semblaient pas faits pour lui valoir à peu près exclusivement les conquêtes qui nous échappaient, et quelque disposés que nous fussions à lui pardonner en bons camarades les avantages qu'il obtenait sur nous, quelquefois nous nous sentions portés à accuser le beau sexe, ou de trop de bienveillance en faveur de notre confrère, ou d'un peu d'injustice à notre égard. Les triomphes de Sainte-Elie enfin nous empêchaient de dormir, nous autres pauvres Thémistocles qui rêvions aussi des myrtes amoureux, et qui nous trouvions réduits à glaner sur les traces de notre heureux émule.
Un jour que, seul avec ce conquérant fameux, j'avais amené à dessein la conversation sur le chapitre des femmes, je me hasardai à demander à notre vainqueur le moyen qu'il avait employé jusque-là si heureusement pour soumettre à ses lois les beautés les plus rebelles. En ce temps-là, comme on sait, le langage métaphorique était encore de mode, et ma question se ressentait un peu, ainsi qu'on le voit, du beau style classique de l'époque.
Mon ami me répondit: Autant que je puis te comprendre, tu veux me demander comment je m'y prends pour obtenir quelques succès auprès des femmes?
—Oui, lui dis-je; tu as parfaitement deviné mon intention.
—Eh bien! je vais t'expliquer ma méthode, et avec d'autant plus de facilité, que ma manière d'agir avec les belles tient à un système fondé sur les petites observations que j'ai eu occasion de faire dans le monde.
Je prêtai l'attention la plus vive à la révélation que se préparait à me faire Sainte-Elie. C'étaient les mystères du tabernacle qu'il allait dévoiler aux regards étonnés d'un néophyte.
Il continua:
—J'ai cru observer, depuis le jour où, pour la première fois, je me suis trouvé lancé dans ce qu'on appelle la société, que les femmes en général se laissaient beaucoup moins séduire par les qualités supérieures qu'elles rencontrent en nous, que par les dehors bizarres qu'elles remarquent dans quelques-unes des individualités de notre espèce. Le point important pour qui veut fixer un moment la mobilité de leurs impressions, est de les frapper par quelque chose qu'elles ne trouvent pas chez tout le monde; et pour y parvenir, il faut faire en sorte de leur paraître un être à part, même au risque quelquefois de passer pour ridicule. On serait beaucoup plus sûr, selon moi, de réussir près d'elles par un défaut qui aurait son originalité, que par des vertus qu'elles seraient réduites à admirer, comme partout on admire des vertus. Cette amabilité banale que tant de gens possèdent à un si haut degré, n'est pour la plupart du temps à leurs yeux qu'une chose de mise qu'elles s'attendent à rencontrer chez tous les hommes un peu comme il faut, comme du linge blanc chez le premier venu qui se présente dans un salon. Mais réussissez, sans blesser les convenances, à avoir un ton à vous, une manière d'être qui vous soit propre, une toilette même qui se distingue par sa recherche ou son étrangeté de la foule des toilettes ordinaires, vous attirez sur vous non pas le suffrage universel des femmes, mais, ce qui vaut cent fois mieux, leur curiosité. C'est du nouveau qu'il faut sans cesse à leur frivolité qui se lasse de tout, et rien n'est plus irritant pour elles que le désir qu'elles éprouvent de connaître ce qui les surprend par des points de dissemblance avec tout ce qu'elles ont vu déjà. Hé! tiens, pour te rendre la comparaison plus sensible et mon idée plus frappante, je me servirai ici d'un exemple puisé en quelque sorte dans les choses de notre métier. En mathématiques, tu le sais bien, on procède avec les quantités connues à la recherche de la quantité inconnue. Eh bien! les femmes font, dans la science usuelle de la vie, la même chose que nous en algèbre; elles ne se servent des termes de proportion qu'elles connaissent, que pour se donner le plaisir de deviner, quoi qu'il leur en coûte, les hommes qu'elles se croient intéressées à connaître ou à déterminer. Je crois t'avoir fait comprendre ma pensée, n'est-ce pas, et maintenant tu entends bien ce que je veux dire?