Je ne prévois pas trop aujourd'hui jusqu'où cette belle personne aurait poussé l'indifférence qu'elle semblait éprouver pour tout engagement tendre ou sérieux, sans un petit incident qu'il est nécessaire de rappeler pour arriver à la fin de mon histoire.

Un duo avec accompagnement obligé de harpe et de violon nous arriva de Paris. Ce fut la nouvelle importante du jour. Le duo était charmant et l'accompagnement peu facile. On chercha d'abord qui pourrait chanter et surtout qui pourrait l'accompagner. Tous les yeux se portèrent sur Mlle Darmois, qui avait une voix ravissante, et sur un grand jeune homme sec et froid qui n'était pas trop mauvais musicien. Un violon fut de suite trouvé, car on en trouve malheureusement partout;... on chercha ensuite une harpiste, et on chercha vainement.... Nous nommâmes alors Sainte-Elie, qui, après s'être fait prier un peu, accepta enfin le rôle d'accompagnateur.

Pendant deux semaines le chanteur et le violon étudièrent, répétèrent et macérèrent le malheureux duo. Le dédaigneux Sainte-Elie ne se rendit qu'à la dernière répétition et se contenta d'indiquer seulement sur sa harpe les notes essentielles, sans se donner la peine de faire connaître son jeu et sa manière. Mlle Darmois parut un peu piquée du sans-façon de notre musicien. Celui-ci ne demandait pas mieux.

Le grand jour marqué pour l'exécution du duo arriva. La foule s'y porta de bonne heure comme pour une première représentation. Sainte-Elie ne parut qu'après tous les autres et se fit même un peu attendre, avec beaucoup d'impatience et de dépit par la chanteuse et le chanteur qu'il devait accompagner. Enfin il daigna pourtant s'avancer sur l'estrade qu'on avait préparée dans le salon pour les quatre acteurs de cette petite scène de société. Tous les yeux se portèrent sur notre harpiste. Sa mise était riche, mais peu recherchée; un habit bleu fort bien fait, mais avec des boutons brillans, une cravate noire, un pantalon de couleur et des bottes au lieu d'escarpins. On critiqua l'élégance négligée de cette toilette, en remarquant que celui qui la portait était un fort beau brun. Les dames, en faveur de cet avantage, parurent excuser un peu la vulgarité de sa mise. Mlle Darmois, son cahier de musique à la main, restait froide et silencieuse.

Sainte-Elie prend sa harpe avec assez d'indifférence. Il l'accorde en amateur très-exercé. Ses mains sont assez belles pour un marin. Elles sont surtout vives, agiles et souples. Les dames remarquent encore cet avantage-là, et on aurait déjà pardonné à notre enseigne de vaisseau plus que son ton sans gêne et sa cravate noire. Je crois même qu'il aurait pu se montrer impunément impertinent. Les femmes ont quelquefois une indulgence si inépuisable!

Le duo commence: la belle voix de Mlle Darmois s'élève, pure, mais un peu tremblante. Le violon gémit; la harpe résonne, harmonieuse et brillante comme la voix charmante qu'elle accompagne. Le jeune homme grand et sec, qui doit chanter, fait de son mieux et donne tant qu'il peut du gosier: on n'y fait pas seulement attention. Toutes les âmes, tous les yeux sont pour la belle chanteuse et pour l'heureux Sainte-Elie. Jamais, s'écrie-t-on, Olinda n'a chanté d'une manière aussi ravissante. Jamais, disons-nous, notre camarade n'a accompagné personne aussi délicieusement. C'est de l'inspiration, du délire musical. Tout le monde est enchanté, transporté. On tressaille, on frémit, on trépigne, et le magique duo s'achève au milieu d'une masse d'applaudissemens frénétiques.

Mlle Darmois regagne sa place, toute émue, toute rouge, toute confuse de son succès, sans que Sainte-Elie lui ait adressé ses félicitations. C'est le grand sec qui la reconduit, en recueillant pour elle et en s'adjoignant un peu pour lui tous les complimens dont on accable notre jolie virtuose.

Le harpiste est aussi bientôt entouré d'une foule d'admirateurs, mais il reçoit les éloges qu'on lui prodigue avec une froide politesse qui lui épargne au moins les deux tiers des importunités que tout autre à sa place aurait eues à subir à l'occasion de son talent. Il ne daigne recevoir que les félicitations de ses amis. Moi, qui en raison de notre intimité aurais pu me dispenser de lui présenter mes hommages, je m'avance pour lui donner affectueusement une poignée de main. Mais l'artiste triomphant prévient mon geste: il me prend et me serre le bras avec force, et il se contente de me dire à l'oreille en disparaissant à tous les yeux:

—Laisse porter la marée qui porte au vent!

Ces seuls mots, prononcés avec l'énergie significative que pouvait leur donner un esprit pénétré de la conscience de sa force, venaient de me révéler tout un plan et tout un système de séduction.... O grand homme! m'écriai-je accablé du sentiment de mon infériorité.