Après le brusque départ de Sainte-Elie, Mlle Darmois, sur qui, par un secret instinct d'amitié, je portais souvent les yeux pour le compte de mon ami absent, me parut avoir l'air rêveur. La harpe de mon collègue était restée là, mais inanimée, mais muette, et je crus m'apercevoir que de temps à autre la pauvre jeune personne jetait plus volontiers ses regards pensifs sur cette harpe que sur tout le reste de la société. On lui demanda des contredanses qu'elle refusa avec distraction. On alla jusqu'à lui proposer une valse, et elle se retira avec sa famille.

Quelques jours se passèrent sans qu'on revît notre camarade dans les salons de Rochefort. Mais le perfide venait de marquer sa trace trop profondément dans le cercle de nos connaissances, pour qu'on pût oublier si tôt son souvenir.

Il reparut enfin, le sournois, mais avec toute sa gloire capitale, augmentée même des intérêts qu'il avait laissé s'accumuler pendant son absence calculée. Nos frivoles sociétés, qu'on dit si oublieuses, sont cependant faites ainsi. Quelquefois elles paient avec usure aux absens mêmes tout le plaisir qu'elles en ont reçu. Le tout est de savoir marquer son passage dans le monde pour retrouver, quand on y revient, une réputation toute faite, et cent fois mieux faite que si soi-même on y avait mis les mains.

Cette fois, le dédaigneux Sainte-Elie était paré comme pour danser. Il ne dansa cependant pas; mais vers la fin du bal, il alla avec beaucoup de grâce, mais toutefois avec sa froide politesse, demander une valse à Mlle Darmois, qui, avec non moins de froideur que son cavalier, lui accorda, au grand étonnement des observateurs, la faveur qu'il venait de solliciter.

J'ai vu, dans ma vie, bon nombre de gens tournoyer deux à deux de bien des manières en rasant, au son d'un violon, les lambris d'un appartement, mais je ne me souviens pas d'avoir vu une valse aussi singulière que le fut celle de mon ami et de Mlle Darmois. L'un pivotait raide comme un piquet, et l'autre suivait inanimée le mouvement de rotation de son cavalier qui semblait, en attachant ses deux grands yeux sur elle, la soumettre à une influence satanique. La valse démoniaque de Méphistophélès m'a seule rappelé un peu celle que Sainte-Elie fit faire à la belle Olinda.

Mais ce fut surtout quand notre valseur reconduisit sa dame à sa place, qu'il me sembla le plus étonnant. Il la ramena sur son siége, à peu près comme une victime qu'il aurait soumise à un charme surnaturel, et puis après l'avoir rendue toute bouleversée à sa mère qui se disposait à lui jeter un châle sur ses blanches épaules, il sortit enivré du triomphe infernal qu'il croyait avoir remporté.

Je n'eus cette fois encore que le temps de lui demander s'il était content de sa soirée, et il me répondit, avec un ton que je ne lui avais pas encore trouvé: Cette femme est à moi depuis plus d'une heure.

Malgré la haute opinion que je commençais à avoir de la capacité de mon collègue en fait de séduction, et malgré toute la confiance qu'il paraissait mettre lui-même dans l'infaillibilité de son système, je restai long-temps sans remarquer les progrès qu'il disait avoir faits sur le cœur de celle qu'il avait résolu d'attacher à son char. Ce qu'il avait la bonté d'appeler mon incrédulité semblait l'amuser beaucoup.

Un jour il vint à moi avec un air de satisfaction et de mystère. Il me parut rempli de contentement de lui-même. Rien n'était plus naturel.

—Écoute bien, me dit-il; j'ai lu quelque part qu'un amoureux espagnol mit le feu au logis de sa maîtresse pour se donner le plaisir ou le mérite de la sauver des flammes. J'ai dressé un plan assez raisonnable sur l'idée de cet acte de folie. Ce n'est cependant pas par le feu que je prétends réussir auprès de Mlle Darmois....